Christian Bobin

Je suis tout-à-fait séduit par le livre “Folle Allure” de Christian Bobin. Ce livre m’habite encore, plusieurs jours après l’avoir lu 🙂 Voici quelques extraits pour vous donner envie :

Tu sais, petite, la pâtisserie et l’amour, c’est pareil – une question de fraîcheur et que tous les ingrédients, même les plus amers, tournent au délice.

Je ne comprends pas tout ce qu’elle me dit. Je ne comprends même rien, j’écoute sa voix traversée d’oiseaux et soudain, j’éclate de rire. Elle me regarde sans surprise, avec bonheur même.

(…)

C’est fou ce qu’on peut dire comme bêtises pour retenir les gens – et c’est fou comme les gens croient aux bêtises qu’on leur dit. Ma chérie, ma douce. Tu es la plus belle, tu es la meilleure. Tu es indispensable. Et puis quoi encore. Le premier film avait séduit les critiques. Je n’y avais qu’un second rôle et ils n’avaient parlé que de moi. Le second, c’est sûr, serait un succès. Tournage au Canada. Il n’y aura pas de second. J’ai pris l’argent du premier, j’ai compté, cela devrait me suffire pour passer trois ans dans le Jura. Peut-être quatre. Après je verrai. Je les entends d’ici. Irresponsable, immature, capricieuse, sale gosse. Le vrai mot ils ne le trouveront pas. Le seul mot qui n’est pas dans leur vocabulaire parce qu’il n’est pas dans leur vie : libre.

(…)

J’ai toujours reconnu d’instinct ceux qui se lèvent avec le jour, même en vacances, et ceux qui restent pour des siècles au lit. J’ai immédiatement craint les premiers. J’ai toujours craint ceux qui partent à l’assaut de leur vie comme si rien n’était plus important que de faire les choses, vite, beaucoup. Ma mère était tellement aimée que ce n’était plus la peine d’occuper toutes les heures du jour. Le monde appartient, dit-on, à ceux qui se lèvent tôt. Ils le font bien sentir que ça leur appartient, le monde, ils en sont assez fiers de leur remue-ménage. Mais quand on est aimée, on s’en fout du monde, on a beaucoup moins besoin d’y faire son tour.

(…)

Retour en voiture, la Cadillac rose avec les étoiles peintes sur le capot. Silence de mon père. Silence vite rompu comme une digue. La colère tombe sur ma mère : ta fille ceci, ta fille cela. Quand mon père est fâché avec moi, je ne suis plus que la fille de ma mère. C’est elle l’unique responsable, la cause de tous les désordres sur terre. Devant tant de reproches, ma mère ne sait qu’éclater de rire. A cet instant, comme à chaque fois, mon père hésite entre deux envies : tuer ma mère ou l’embrasser. C’est une hésitation qui ne dure même pas une seconde. La joie de ma mère est trop contagieuse : c’est maintenant une troupe hilare qui arrive près des roulottes. L’enfant prodigue est de retour.

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Je viens de comprendre quelque chose, une chose capitale, une révélation si on veut. Je viens de comprendre que personne, jamais, ne me contraindra en rien. Personne. Jamais. En rien. L’internat, on verra bien. J’ai trouvé ma méthode. Elle est simple. Elle vaut pour l’internat comme elle vaudra plus tard pour un mariage, pour un métier, pour tout. Ma méthode c’est : on verra bien.

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Trop tôt pour te marier, fillette. Ton père et moi, nous voulons bien te donner notre accord, mais méfie-toi, la prison, charmante, confortable, reste une prison. Pour un rien on y entre, et ensuite il te faudra beaucoup pour en sortir. Je ne dis pas que Roman sera ton geôlier, il est charmant ton ami, je dis bien pire : vous serez tous deux prisonniers. Il n’y a pas de gardien dans la prison, il n’y a pas de portes, pas de barreaux, pas de serrures – mais c’est une prison quand même. (…) je t’aurai quand même prévenue, dix-sept ans, c’est bien jeune, mais je suis heureuse que tu ne m’écoutes pas, ça me plaît comme ça, c’est bon signe, on t’a bien élevée, petite, on t’a appris à n’écouter que ton cœur et lui seul. J’espère me tromper, je sais que je ne me trompe pas, c’est égal, le bon chemin pour les enfants n’est jamais celui des parents, jamais, j’arrête là mes conseils, ils sont inutiles.

(…)

Je prends un plaisir fou à entendre sa voix, l’entendre pas l’écouter, les mots n’ont pas si grande importance, qu’avons-nous à nous dire dans la vie, sinon bonjour, bonsoir, je t’aime et je suis là encore, pour un peu de temps vivante sur la même terre que toi. Que me mère me fasse part de ses idées sur le mariage ou qu’elle me détaille la recette du lapin aux groseilles, c’est pareil. Les paroles changent, la voix demeure, la voix qui fait son travail essentiel, qui salue, qui répète, qui insiste : je suis là et donc tu es là aussi, vivante comme moi – pourquoi inventer plus, c’est suffisant comme échange.

(…)

J’arrive en retard. Je sens que la décision est déjà prise d’abattre l’érable, à peine assise, je me relève, je traite ces gens d’assassins et d’idiots. La pâtissière m’invite à mesurer mes propos. Un homme se lève à son tour, un géant je ne l’ai jamais vu, il doit habiter en face, passer par l’autre entrée, il dit : mademoiselle a raison – j’ai un frisson en m’entendant appeler mademoiselle, je croyais que cela n’arriverait plus jamais – mademoiselle a raison et il me semble qu’elle s’exprime d’une façon particulièrement modérée. Cet arbre prend sur lui de la lumière, certes, mais qui de nous ne rêve d’en faire autant, j’ai besoin de lui pour mon travail, j’ai besoin du regard quotidien sur ses feuilles, c’est un des premiers habitants de l’immeuble, son âge est respectable et, que je sache, on ne va pas couper les jambes des vieux sous prétexte qu’ils nous font de l’ombre, je vous préviens, le premier qui touche à une seule de ses feuilles aura affaire à moi, je ne plaisante pas, je suis comme mademoiselle, je pense qu’il y a des choses sur lesquelles il ne faut surtout pas garder son calme. Il fait lentement le tour de la table, il s’arrête devant les propriétaires des trois premiers étages. Je demande un vote à main levée, qu’on en finisse avec cette réunion sans objet. Finalement, personne ne viendra abattre l’érable. On décide simplement d’en rediscuter l’an prochain.

(…)

Tout à l’heure, dans le cours d’une promenade, j’ai retrouvé le sang de mes dix ans, mon sang de fugue et de curiosité. Je suis passée devant une maison de retraite – et j’y suis entrée. Dans les couloirs, plein de vieilles femmes en robe de chambre. Je ne me suis pas attardée. Personne n’aime voir trop longtemps des vieillards. Même les vieux n’aiment pas ça. J’ai parlé avec une dame qui regardait la télévision dans une salle commune, en suçant des bonbons à la menthe. Elle devait avoir, quoi, quatre-vingts, quatre-vingt-cinq ans. Et elle m’a dit : quelle horreur, il n’y a que des vieux dans cette maison. J’ai ri. Je comprenais très bien cette parole.

(…)

En vérité, je suis soulagée. Rien ne s’est passé aussi gentiment que je l’écris pendant ces trois années. La violence rôdait, et le malheur. Les deux hommes ont déployé des trésors d’intelligence pour ne jamais se trouver face à face. Ce qu’on pressent d’une chose est bien plus éprouvant que la chose elle-même. Je commençais vers la fin à souhaiter que la rencontre ait lieu, pour ne plus souffrir de l’imaginer. A quoi bon en dire plus. Les journaux comme les livres sont pleins de ces histoires, c’en est lassant.

(…)

Ceux qui nous aiment sont bien plus redoutables que ceux qui nous détestent. Il est bien plus difficile de leur résister, et je ne sais rien de mieux que des amis pour vous amener à faire le contraire de ce que vous souhaitiez faire.

7 thoughts on “Christian Bobin”

  1. J’aime beaucoup Christian Bobin…je savais pas qu’il avait sorti ce livre… une prochaine lecture en perspective! On en a d’autres à l’appart si ça te dit…

  2. Dans tous ses livres, Christian Bobin est un auteur assez génial. Mais il est vrai que “La folle allure” est particulièrement bouleversant. Par exemple lorsqu’il est question de Dieu.

  3. Salut Sarah 🙂

    Oh, moi tu sais, les passages sur Dieu, ça m’a jamais beaucoup inspiré 😉 Ce que j’ai aimé dans “la folle allure”, c’est le personnage de la fille et son environnement : la fraicheur, la liberté, l’absence de strucutres défensives, la sensibilité, la poésie, etc.

    A bientôt !

  4. Je viens de découvrir cet auteur, ou plutot cet homme, ou plutot de cet homme en pleine métamorphose d’ange? Pour la 1ere fois de ma vie, j’ai eu envi d’être invisible pour être là à cote de lui, le voir, l’observer. J’aurai voulu avoir ses yeux, pour voir le monde tel qu’il le décrit. Non ce n’est pas un homme qui écrit de si belle choses. Il a obtenu la grace, un don, de qui….? Sa perception va au delà de ce que nous voyons et malheureusement nous ne pourrons jamais n’entrevoir qu’un instant ce que, lui, voit depuis fort longtemps. Je l’envie et je le remercie de ce partage qu’il nous donne à travers tous ces livres. J’en ai déjà lu 5 et compte tous les lire.

  5. J’ai découvert Bobin quand j’avais 17 ans, et mon professeur de philosophie m’a parlé de “La femme à venir”. Je ne sais plus combien de fois je l’aie lu, jusque à maintenant. Ses pages sont devenues une partie de moi-même. Je connais aussi « Le très bas » et « La plus que vive », rien d’autre. Je ne sais pas si je voudrais connaître Christian Bobin. J’aurais peur de casser la magie qui me ligue à ses paroles. Merci pour ces précieux extraits : je chercherai le livre, j’espère de le trouver ici, en Italie.

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