Extraits de « King Kong théorie » de Virginie Despentes

Ca devient une habitude, quand un livre me plait, je sélectionne les passages qui m’ont le plus touchés et je les publie ici. « King Kong théorie » se prête bien à ce genre d’exercice. D’abord parce certains passages m’ont particulièrement marqués : notamment un passage sur la séduction féminine, un sur la prostitution et un sur l’asexualité féminine (que j’estime aussi importante que l’asexualité masculine). Mais aussi parce que ça m’a permis de ne pas faire apparaître les « théories du complot », ou certaines explications que j’ai trouvées simplistes. Ces points négatifs ne m’empêchent pas d’être admiratif et acquis aux causes de ce « nouveau féminisme ».

[Guilain Omont] Virginie Despentes définit la séduction comme une infériorisation volontaire. Mon premier réflexe a été de me dire qu’elle exagérait, mais en réfléchissant aux stratégies de séduction qui marchent avec moi, je me dis que l’idée est à creuser ! Est-ce que je suis séduit par des femmes qui expriment leur puissance ? Peut-être, peut-être pas… Bonne question, en tout cas ! A suivre…

[Virginie Despentes] Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j’en ai quand même déduit que : la féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ca n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes, pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante. Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance.

*****

[Guilain Omont] En tout cas, je constate aussi que les femmes se comportent plus souvent en inférieure que les hommes. Cela me semble, à moi aussi, lié à l’éducation et aux identités de genre (« une fille, faut que ce soit comme ça… », « un mec, un vrai, il fait ci, il fait pas ça… »).

[Virginie Despentes] Quel avantage tirons-nous de notre situation qui vaille qu’on collabore si activement ? Pourquoi les mères encouragent-elles les petits garçons à faire du bruit alors qu’elles enseignent aux filles à se taire ? Pourquoi continue-t-on de valoriser un fils qui se fait remarquer quand on fait honte à une fille qui se démarque ? Pourquoi apprendre aux petites la docilité, la coquetterie et les sournoiseries, quand on fait savoir aux gamins mâles qu’ils sont là pour décider et choisir ? Qu’y a-t-il de si bénéfique pour les femmes dans cette façon dont les choses se passent qui vaille qu’on y aille si doucement, dans les coups que nous portons ?

[…]

Le regard du père sur l’enfant sur l’enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu’elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu’elles sont capables de force physique, d’esprit d’entreprise et d’indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d’une punition immanente.

[…]

Plus un type manque de qualités viriles, plus il est vigilant sur ce que font les femmes. Et, à l’inverse, plus un bonhomme a d’assurance, mieux il supporte la diversité d’attitudes chez les filles, et leur masculinité.

*****

[Guilain Omont] Ceci dit, Virginie Despentes n’adhère pas au discours du « il n’y a pas eu de révolution féministe, c’était mieux avant ». Elle note des avancées considérables, qui vont dans le bon sens et qui ne sont pas les causes de la crise sociale actuelle.

[Virginie Despentes] Je suis née en 69. J’ai été à l’école mixte. J’ai su dès le cours préparatoire que l’intelligence scolaire des garçons était la même que celle des filles. J’ai porté des jupes courtes sans que personne dans ma famille se soit jamais inquiété de ma réputation auprès des voisins. J’ai pris la pilule à 14 ans sans que ce soit compliqué. J’ai baisé dès que j’en ai eu l’occasion, ça m’a superplu à l’époque, et vingt ans après le seul commentaire que ça m’inspire c’est : « trop cool pour moi ». J’ai quitté la maison à 17 ans et j’avais le droit d’habiter seule, sans que personne trouve à y redire. J’ai toujours su que je travaillerais, que je ne serais pas obligée de supporter la compagnie d’un homme pour qu’il paye mon loyer. J’ai ouvert un compte en banque à mon nom sans avoir conscience d’appartenir à la première génération de femmes à pouvoir le faire sans père ni mari. Je me suis masturbée assez tard, mais je connaissais déjà le mot, pour l’avoir lu dans des livres très clairs sur la question : je n’étais pas un monstre asocial parce que je me touchais, d’ailleurs ça ne regardait que moi, ce que je faisais de ma chatte. J’ai couché avec des centaines de mecs, sans jamais tomber enceinte, de toute façon, je savais où avorter, sans l’autorisation de personne, sans risquer ma peau. Je suis devenue pute, je me suis promenée en ville en talons hauts et décolletés profonds, sans rendre de comptes, j’ai encaissé et dépensé chaque centime de ce que j’ai gagné. J’ai fait du stop, j’ai été violée, j’ai refait du stop. J’ai écrit un premier roman que j’ai signé de mon prénom de fille, sans imaginer une seconde qu’à parution on viendrait me réciter l’alphabet des frontières à ne pas dépasser. Les femmes de mon âge sont les premières pour lesquelles il est possible de mener une vie sans sexe, sans passer par la case couvent. Le mariage forcé est devenu choquant. Le devoir conjugal n’est plus une évidence. Pendant des années, j’ai été à des milliers de kilomètres du féminisme, non par manque de solidarité ou de conscience, mais parce que, pendant longtemps, être de mon sexe ne m’a effectivement pas empêchée de grand-chose. Puisque j’avais envie d’une vie d’homme, j’ai eu une vie d’homme. C’est que la révolution féministe a bien eu lieu. Il faudrait arrêter de nous raconter qu’on était plus comblées, avant. Des horizons se sont déployés, territoires brutalement ouverts, comme s’ils l’avaient toujours été.

D’accord, la France actuelle, c’est loin d’être l’Arcadie pour tous. On n’est ni heureuses, ni heureux, ici. Ca n’a aucun rapport avec le respect de la tradition des genres. On pourrait toutes rester en tablier à la cuisine à faire des gosses chaque fois qu’on baise, ça ne changerait rien à la faillite du travail, du libéralisme, du christianisme ou de l’équilibre écologique.

*****

[Guilain Omont] A propos de son viol, elle propose une autre façon de l’appréhender. J’aime beaucoup cette façon de voir les choses.

[Virginie Despentes] Aucune femme après être passée par le viol n’avait eu recours aux mots pour en faire un sujet de roman. Rien, ni qui guide, ni qui accompagne, Ca ne passait pas dans la symbolique. C’est extraordinaire qu’entre femmes on ne dise rien aux jeunes filles, pas le moindre passage de savoir, de consignes de survie, de conseils pratiques simples. Rien.

Enfin, en 1990, je monte à Paris voir un concert de Limbomaniacs, TGV, je lis Spin. Une certaine Camille Paglia y écrit un article qui m’interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle décrit l’effet que lui font les footballeurs sur un terrain, fascinantes bêtes de sexe pleines d’agressivité. Elle commençait son papier sur toute cette rage guerrière et à quel point ça lui plaisait, cet étalage de sueur et de cuisses musclées en action. Ce qui, de fil en aiguille, l’amenait au sujet du viol. J’ai oublié ses termes exacts. Mais en substance : « C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si ça t’arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t’occuper de ta manucure. » Ca m’a révoltée, sur le coup. Haut-le-cœur de défense. Dans les minutes qui ont suivi, de ce truc de grand calme intérieur : sonnée. Gare de Lyon, il faisait déjà nuit, j’appelais Caroline, toujours la même copine, avant de filer vers le nord trouver la salle rue d’Ordener. Je l’appelais, surexcitée, pour lui parler de cette Italienne américaine, qu’il fallait qu’elle lise ça et qu’elle me dise ce qu’elle en pensait. Ca a sonné Caroline, pareil que moi.

Depuis, plus rien n’a jamais été cloisonné, verrouillé, comme avant. Penser pour la première fois le viol d’une façon nouvelle. Le sujet jusqu’alors était resté tabou, tellement miné qu’on ne se permettait pas d’en dire autre chose que « quelle horreur » et « pauvres filles ».

Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ca n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là.

Camille Paglia est sans doute la plus controversée des féministes américaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles. Une liberté inouïe, de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n’était pas pour nous. Oui, on avait vécu, au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles, incapables de leur péter la gueule, faibles comme les filles apprennent à l’être quand on les agresse. Oui, ça nous était arrivé, mais pour la première fois, on comprenait ce qu’on avait fait : on était sorties dans la rue parce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand-chose. On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt qu’avoir honte d’être vivantes on pouvait décider de se relever et de s’en remettre le mieux possible. Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec.

Eté 2005, Philadelphie, je suis en face de Camille Paglia, on fait une interview pour un documentaire. Je hoche la tête avec enthousiasme en écoutant ce qu’elle dit : « Dans les années 60, sur les campus, les filles étaient enfermées dans les dortoirs à dix heures du soir, alors que les garçons faisaient ce qu’ils voulaient. Nous avons demandé : « pourquoi cette différence de traitement ? » on nous a expliqué « parce que le monde est dangereux, vous risquez de vous faire violer », nous avons répondu « alors donnez-nous le droit de risquer d’être violées. »

*****

[Guilain Omont] Ce qui n’empêche pas, bien sûr, un grand ressentiment et une grande violence vis-à-vis des gens qui violent…

[Virginie Despentes] Mais des femmes sentent la nécessité de l’affirmer encore : la violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coup de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines », et comprendre ce que « non » veut dire.

[…]

C’est étonnant qu’en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n’existe pas le moindre objet qu’on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s’y glisse.

*****

[Guilain Omont] Son expérience de la prostitution m’a beaucoup intéressé, parce qu’elle est loin de l’image qu’en montre le plus souvent les médias, et pour ce qu’elle rapporte des attitudes des clients, ainsi que leurs réflexions…

[Virginie Despentes] En 91, l’idée de me prostituer m’est venue par le minitel. Tous les outils de communication modernes servent d’abord au commerce du sexe. Le minitel, cet avant-goût du net, a permis à toute une génération de filles de se prostituer occasionnellement dans des conditions assez idéales d’anonymat, de choix du client, de discussions de prix, d’autonomie. Ceux qui cherchaient à payer pour du sexe et celles qui voulaient en vendre pouvaient se contacter facilement, se mettre d’accord sur les modalités. Les hôtels payables par carte bleue achevaient de rendre le deal facile à conclure : les chambres étaient clean, à prix modéré, et on ne croisait personne à l’entrée.

[…]

Il suffisait de jouer le jeu. De la féminité. Et personne ne pouvait débarquer « attention c’est une imposture », puisque je n’en étais pas une, pas plus qu’une autre. Ce processus m’a fascinée, au début. Moi qui m’étais toujours contrefoutue des trucs de filles, je me suis passionnée pour les talons aiguilles, la lingerie fine et les tailleurs. Je me souviens de ma propre perplexité, les premiers mois, quand je me voyais dans les vitrines. C’est vrai que ça n’était plus seulement moi, cette grande pute à jambes allongées par les talons hauts. La fille timide, épaisse, masculine, disparaissait en un clin d’œil Même ce qui était masculin en moi, comme ma manière d’avancer supervite et avec assurance, devenait des attributs d’hyperféminité, une fois la tenue endossée. Ca m’a plu, dans un premier temps, de devenir cette autre fille-là. Comme de faire un voyage. Sur place, mais dans une autre dimension. Immédiatement, dès le costume d’hyperféminité enfilé : changement d’assurance, comme après une ligne de coke. Ensuite, comme la coke : c’est devenu plus compliqué à gérer.

Entre-temps, j’avais pris mon courage à deux mains, fait mon premier client, à domicile, un bonhomme, la soixantaine, qui fumait des brunes à la chaîne et parlait beaucoup pendant le sexe. Il semblait seul, et je l’avais trouvé étonnamment gentil. Je ne sais pas si j’ai l’air gourde ou douce ou au contraire trop imposante, ou si simplement j’ai eu de la chance, mais par la suite ça s’est confirmé : les clients étaient plutôt affables avec moi, attentifs, tendres. Beaucoup plus que dans la vraie vie, en fait. Si mes souvenirs sont justes, et je crois qu’ils le sont, ça n’était pas leur agressivité qui était difficile à côtoyer, ni leur mépris, ni rien de ce qu’ils aimaient, mais plutôt leurs solitudes, leurs tristesses, leurs peaux blanches, leur timidité malheureuse, ce qu’ils montraient de leurs faiblesses. Leur vieillesse, leur envie de chair fraîche contre leurs corps de vieux. Leurs gros bides, petites bites, fesses flasques ou dents trop jaunes. C’était leur fragilité qui rendait le truc compliqué. Ceux qu’on pouvait mépriser ou haïr, finalement, étaient ceux avec qui on pouvait le faire en restant bien fermées. Prendre le maximum de thunes, minimum de temps, et ne plus y penser, du tout, après coup. Mais, dans ma petite expérience, les clients étaient lourds d’humanité, de fragilité, de détresse. Et ça restait, ensuite, collé comme un remords.

Du coup, d’un point de vue physique : toucher la peau de l’autre, mettre la sienne à disposition, ouvrir ses cuisses, son ventre, son corps entier à l’odeur de l’étranger, l’écoeurement corporel à surmonter ne me posait pas de problème. C’était affaire de charité, même tarifée. Ca se voyait tellement que c’était important pour le client, qu’on fasse semblant de ne pas être dégoûté de ses goûts, ou surprise de ses tares physiques, que c’était valorisant de le faire, finalement.

Si les clients étaient nombreux et vite satisfaits, c’est que nous étions nombreuses à proposer nos services. La prostitution occasionnelle n’a donc rien d’extraordinaire. Ce qui fait exception dans mon cas, c’est que j’en parle. Ce boulot, qui peut se pratiquer dans le plus grand secret, n’est jamais qu’on job bien payé, pour une femme pas ou peu qualifiée.

Le seul point commun que j’ai pu trouver entre toutes les filles que j’ai croisées, c’était bien sûr le manque d’argent, mais surtout qu’elles ne parlaient pas de ce qu’elles faisaient. Secrets de femmes. Ni aux amis, ni à la famille, ni aux petits copains ou aux maris. Je crois que la plupart d’entre elles ont fait exactement comme moi : ce type de boulot, quelques fois, quelques temps, et puis tout à fait autre chose.

[…]

Quand je suis arrivée à Paris, la pratique s’est compliquée. Beaucoup plus de filles, beaucoup plus de Blanches, venant de l’Est, très jolies, beaucoup plus de clients dangereux. Les serveurs minitel étaient toujours plus fliqués, difficile de faire la même sélection qu’auparavant. Je connaissais mal les quartiers où je me rendais. Et, si je cherchais à me rabattre sur des emplois type masseuse ou stripeuse, pour être encadrée, les pourcentages étaient ridicules, les locaux trop petits, l’offre toujours supérieure à la demande, rendant l’ambiance entre les filles merdique. Et je n’étais plus célibataire, donc début des mensonges, avec la sensation de ramener ma crasse à la maison. Perte d’équilibre.

Arrêter est difficile. Revenir à des boulots payés normalement, où on est traitée normalement, en salariée. Se lever le matin, devoir y passer tout son temps. De toute façon, j’avais beau me proposer partout, je ne trouvais aucun boulot. Il a fallu attendre de rencontrer quelqu’un qui connaissait quelqu’un chez Virgin pour que je puisse y être vendeuse pendant quelques mois. Bosser au SMIC était devenu un genre de luxe. Le marché s’était encore durci, et moi j’avais vieilli, entre-temps, avec des vides suspects dans mon CV. La réadaptation ne coulait vraiment pas de source. Le seul travail stable que j’ai trouvé consistait à chroniquer des films X pour un éditeur de titres de charme. Ca ne payait pas un loyer à Paris. J’ai gardé des enfants, au moins je ne m’ennuyais pas du tout en faisant ça, mais ça ne suffisait pas non plus pour vivre à la capitale.

Il y a une comparaison possible, entre la drogue dure et le tapin. Ca commence bien : sensation de pouvoirs faciles (sur les hommes, sur l’argent), émotions fortes, découverte d’un soi-même plus intéressant, débarrassé du doute. Seulement c’est un soulagement traître, les effets secondaires sont pénibles, on continue en espérant retrouver les sensations du début, comme pour la came. Et quand on cherche à arrêter, les complications sont comparables : on y retourne une fois, une seule, et puis la semaine d’après, et au moindre problème, on allume son minitel pour une dernière fois. Et quand on commence à comprendre qu’on est en train d’y perdre plus de tranquillité qu’on en gagne, on recommence, quand même. Ce qui était une force fantastique qu’on maîtrisait déborde du cadre et se fait menaçante. Et ça devient son propre sabordage, qui est attirant dans l’affaire.

[…]

Partant des images inacceptables d’une prostitution pratiquée dans des conditions dégueulasses, on tire les conclusions sur le sexe tarifé dans son ensemble. C’est aussi pertinent que de parler du travail du textile en en montrant que des enfants embauchés au noir dans des caves. Mais ce n’est pas grave, ce qui compte, c’est de colporter une seule idée : aucune femme ne doit tirer bénéfice de ses services sexuels hors mariage. En aucun cas elle n’est assez adulte pour décider de faire commerce de ses charmes. Elle préfère forcément faire un métier honnête. Qui est jugé honnête par les instances morales. Et non dégradant. Puisque le sexe pour les femmes, hors l’amour, c’est toujours dégradant.

[…]

Une phrase de client m’a marquée, répétée plusieurs fois, par des hommes différents, après des séances différentes les unes des autres. Ils me disaient, su un ton doux et un peu triste, en tout cas résigné : « c’est à cause de mecs comme moi que des filles comme toi font ce qu’elles font. »

[…]

Les hommes vont aux putes sans faire voter les lois pour qu’elles puissent bosser tranquillement.

*****

[Guilain Omont] Enfin, dans le passage sur la pornographie, j’ai apprécié le passage sur la masturbation féminine et le manque général de connaissance des filles vis-à-vis de ce qui les fait fantasmer. J’ajoute à cela que c’est certainement la même chose pour beaucoup d’hommes (pour moi par exemple). Quel gâchis ! Tout un pan de passions et d’enthousiasmes possibles qui n’est qu’à peine cultivé ! Pour en revenir au porno, cette asexualité est à mon avis l’une des raisons pour lesquelles beaucoup des gens ne sont pas demandeurs de films pornos, et ne voient que le mauvais côté des choses dans la pornographie (un mauvais côté, par exemple : 90% des films porno sont misogynes, mais n’est-ce pas précisément parce que le marché est réduit à une tranche de population bien particulière ?).

[Virginie Despentes] La masturbation féminine continue d’être méprisable, annexe. L’orgasme qu’on doit atteindre, c’est celui prodigué par le mâle. L’homme doit « savoir s’y prendre ». Comme dans la Belle au bois dormant, il se penche sur la belle et la fait grimper aux rideaux.

Les femmes entendent le message, et comme d’habitude prennent à cœur de ne pas offenser le sexe susceptible. C’est ainsi qu’en 2006, on entend de très jeunes filles raconter qu’elles attendent qu’un homme les fasse jouir. Comme ça, tout le monde est mal à l’aise : les garçons qui se demandent bien comment s’y prendre, et les filles, frustrées de ce qu’ils ne connaissent pas mieux qu’elles-mêmes leurs propres anatomies, et leurs domaines fantasmagoriques.

La masturbation féminine, il suffit d’en parler autour de soi : « ça ne m’intéresse pas toute seule », « je le fais seulement quand je suis sans mec pendant longtemps », « je préfère qu’on s’occupe de moi », « je ne le fais pas, je n’aime pas ça ». Je ne sais pas ce qu’elles font de leur temps libre, toutes, mais en tout cas, si elles ne se masturbent pas, on comprend bien qu’elles ne risquent pas de se sentir concernées par des films porno, qui ne sont pas à vocations variables. Un film de cul, c’est fait pour se branler.

Je sais bien que ce que font les filles toutes seules avec leurs clitoris ne me regarde pas, mais cette indifférence à la masturbation me trouble quand même un peu : à quel moment les femmes se connectent-elles avec leurs propres fantasmes, si elles ne se touchent que quand elles sont seules ? Qu’est-ce qu’elles connaissent de ce qui les excite vraiment ? Et si on ne sait pas ça de soi, qu’est ce qu’on connaît de soi, au juste ? Quel contact établit-on avec soi-même quand son propre sexe est systématiquement annexé par un autre ?

Nous voulons être des femmes convenables. Si le fantasme apparaît comme trouble, impur ou méprisable, nous le refoulons. Petites filles modèles, anges du foyer et bonnes mères, construites pour le bien-être d’autrui, pas pour sonder nos profondeurs. Nous sommes formatées pour éviter le contact avec nos propres sauvageries. D’abord convenir, d’abord penser à la satisfaction de l’autre. Tant pis pour tout ce qu’il faut taire de nous. Nos sexualités nous mettent en danger, les reconnaître, c’est peut-être en faire l’expérience, et toute expérience sexuelle pour une femme conduit à son exclusion du groupe.

One thought on “Extraits de « King Kong théorie » de Virginie Despentes”

  1. Pas du tout d’accord dans la définition de la féminité. Pour moi c’est la puissance, la chaleur, l’épanouissement des sentiments et des sensations. Etre une femme c’est large et immense!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *