La Fabuleuse Année Sabbatique de Guilain Omont

Comme vous le savez peut-être, je viens d’entamer une année sabbatique avec une joie non dissimulée 🙂 Mon projet principal est de réfléchir, de lire, d’écrire et peut-être de tourner des films autour d’une question de philosophie morale et politique : quand est-il légitime de restreindre la liberté individuelle et pourquoi ?

Je publie ici une première version de l’introduction du texte que j’écris à ce propos. Elle est loin d’être définitive, mais je la publie quand même pour vous aidez à m’aider. Voici ce dont j’ai besoin :

  • des commentaires critiques (points sur lesquels vous n’êtes pas d’accord, omissions…) ;
  • des suggestions de lectures (même d’auteurs qui ont d’autres convictions que les miennes) ;
  • des suggestions de philosophes à rencontrer ;
  • de nouveaux exemples de restriction de liberté individuelle (éventuellement dans d’autres pays que la France) et votre opinion à propos de leur légitimité ;
  • et… de vos encouragements 🙂

Merci !

Imaginez que quelqu’un restreigne votre liberté (c’est-à-dire utilise la force ou la pression sociale pour vous obliger à faire quelque chose que vous n’auriez pas fait sinon ou pour vous empêcher de faire quelque chose que vous auriez fait sinon). Je pense qu’il n’y a que quatre cas où, de votre point de vue, vous pourrez (éventuellement) percevoir cette restriction comme légitime :

  • si elle est liée à des contraintes du « vivre ensemble » (interdiction de causer un préjudice individuel non consenti, respect de l’environnement et solidarité imposée),
  • si elle est liée à des contraintes économiques (produire des biens et des services à hauteur de ce que vous consommez),
  • si vous avez-vous-même autorisé quelqu’un à vous imposer certaines restrictions de liberté dans le but de vous aider à lutter contre vos problèmes de dépendance (addiction),
  • si vous avez renoncé à votre liberté au profit d’une cause, d’une personne ou d’un groupe parce qu’il vous apparaît plus important que votre liberté (rejet de l’individualisme) ou parce qu’il vous semble mieux à-même de savoir ce qui est bon pour vous (soumission infantile).

Je traiterai de ces quatre cas là dans les quatre premiers chapitres, en détaillant bien ce que j’entends par préjudice individuel, consentement, solidarité imposée, dépendance, individualisme, soumission infantile, etc., et en expliquant en quoi les restrictions de liberté peuvent effectivement y être légitimes – c’est-à-dire pas seulement légitimes de votre point de vue, mais d’un point de vue global ; je précise tout de suite que le quatrième cas me semble toujours néfaste à long terme…

Voyez-vous d’autres cas que ces quatre là ? A mon avis, dans tous les autres cas, les restrictions de liberté sont forcément perçues comme illégitimes par ceux qui les subissent. Prenons un exemple, avec l’hypothèse que vous ne rejetez pas l’individualisme et que vous n’êtes pas dans une soumission infantile : si vous décidez de ne pas goûter aux épinards et qu’on vous force à le faire, vous trouverez ça forcément illégitime, quand bien même vous auriez pour principe que les gens doivent goûter à tout.

Voici la thèse principale de ce texte : en dehors des quatre points ci-dessus, toute restriction de liberté n’est pas seulement perçue comme illégitime par la personne qui la subit : elle est effectivement illégitime d’un point de vue global, et on aurait intérêt à la supprimer (à quelques exceptions près, à propos des mineurs, j’en parle dans un chapitre à part entière).

Pourquoi cela ? Parce que même en supposant que ces restrictions apportent beaucoup de bonnes choses pour les personnes qui les subissent (ce qui me semble bien souvent faux, j’explique pourquoi dans la suite), leurs impacts négatifs sont dissuasifs, et très largement sous-estimés. Entre autres : un sentiment de manque de confiance en soi, une mauvaise connaissance de soi ; une détérioration des relations humaines ; un rapport de plus en plus négatif aux activités… Ces problèmes ont tendance à entraîner un malaise existentiel de vide et de non-sens, qui a lui-même des répercussions néfastes pour la personne et pour la société (et qui, en plus, décourage l’individualisme)…

Quels genres de restrictions de liberté de ce type rencontre-t-on (encore) en France ? Voici quelques exemples en vrac :

C’est l’histoire d’un ami dont la fille anorexique est emmenée de force depuis son lieu de travail chez un psychiatre ; l’histoire d’une amie qui subie une forte pression sociale contre son envie de faire du sexe avec plusieurs partenaires ou du sexe sans sentiment ; l’histoire d’un pote qui est puni par la police parce qu’il consomme de la drogue ; l’histoire d’une famille qui, après le suicide d’un fils, et parce qu’elle a commandé deux cercueils au lieu d’un, se voit internée de force et séparée sans possibilité de se parler pendant une semaine ; l’histoire d’une pote à qui la police met des bâtons dans les roues parce qu’elle est travailleuse du sexe ; l’histoire d’un journaliste qui subit une forte pression sociale parce qu’il tourne en dérision des signes religieux ou patriotique ; l’histoire d’une pote transsexuelle considérée par l’état comme malade et contrainte de se soumettre aux psychiatres ; l’histoire de gens qui pensent que la Shoah n’a pas existé et qui n’ont pas le droit de publier leurs arguments ; mon histoire à moi, qui aimerait que le marché des films pornographiques soit divers et varié, qui aimerait voir ces films au cinéma, mais qui ne peux pas parce que la loi décourage cela ; l’histoire d’un nain qui n’a pas le droit de gagner sa vie en étant lancé ; l’histoire d’une femme qui voudrait « louer » son ventre comme mère porteuse, mais qui ne le peut pas…

C’est aussi les expériences quotidiennes et omniprésentes de tous les enfants (même si les questions soulevées sont un peu différentes) : l’histoire d’un enfant qui ne veut pas se plonger dans la résolution d’un exercice mathématique et qu’un adulte réprimande à cause de cela ; celui qu’on force à goûter aux épinards – les fameux épinards 😉 ; celui qui essaye de se concentrer sur une activité d’apprentissage qui ne l’intéresse en aucune manière, parce qu’un adulte a mis en place un système de punitions et de récompenses ; l’adolescente à qui l’on interdit de porter une mini-jupe ; ici la liste est infinie…

Ces situations me paraissent néfastes et me révoltent. Bien sur, je comprends les gens qui disent qu’il y a plus révoltant : les violences, les guerres, les précarités économiques, sociales, administratives ou politiques, les inégalités démesurées, les problèmes de santé, les problèmes environnementaux, etc. J’ai choisi de ne pas me focaliser ici sur ces problèmes pour les raisons suivantes :

  • ils occupent déjà beaucoup la sphère médiatique et intellectuelle
  • ils sont beaucoup plus complexes à résoudre, parce qu’il s’agit de trouver un juste milieu (la solution la plus pertinente n’étant ni une redistribution égale des richesses produites, ni un libéralisme économique sans interventions ; ni une immigration non régulée, ni une immigration zéro ; ni l’abandon des précaires à leur sort, ni l’affectation d’un budget infini à des services sociaux ; ni une police zéro, ni une police sans contre-pouvoir, etc.), alors que, pour les histoires que j’ai citées, la situation s’améliore directement si des mentalités évoluent ou si des lois sont votées…

Je ne trouve pas ma place dans les milieux libéraux français, parce que je n’ai aucun problème avec des contraintes ou des autorités basées le principe de la « solidarité imposée », quitte à affaiblir le dynamisme économique ; par exemple je ne m’offusque pas qu’un peu plus que 50% de la richesse produite en France passent entre les mains de l’état. De plus, bizarrement, en France, les libéraux économiques sont rarement vraiment libéraux sur les questions de société et le plus souvent, ils aiment particulièrement faire le bien des enfants malgré eux. Je ne trouve pas non plus ma place dans les mouvements non-violents anticapitalistes ou altermondialistes : je me sens proche d’eux par rapport aux valeurs, aux remises en question, aux modes de vies, etc. Mais, à partir d’une révolte légitime contre des inégalités économiques importantes, ils proposent des solutions non viables économiquement parce qu’entrainant une forte diminution de la motivation à produire des biens ou des services (étatisation des moyens de production, suppression de la concurrence entre producteurs et/ou entre investisseurs, suppression de la possibilité de création monétaire par la dette, redistribution massive des richesses, mise en question de la propriété, etc.) ou bien ils trouvent carrément illégitime le fait d’être contraints de produire des biens ou des services à hauteur de ceux que l’on consomme. De plus, les gens que j’y rencontre ont souvent tendance à être hostiles à l’individualisme, peut-être parce qu’ils confondent individualisme et égoïsme… Bien sur, je ne parle même pas des mouvements qui prônent la violence… Enfin, je ne trouve pas ma place non plus chez les anarchistes, malgré ma sympathie pour eux : je ne crois pas qu’une société qui dépasse quelques centaines de personnes puisse vivre correctement sans gouvernement, sans police, etc. et même si toute une région acceptait de se diviser en petits groupes autarciques et de sortir de la tutelle étatique, il faudrait de toute façon autant « de service d’ordre et de défense » que de petits groupes, sans compter la chute de productivité économique, la pression accrue du collectif sur l’individu, etc. Ceci dit, je ne désespère pas de trouver un groupe politique où je me sente à ma place, puisqu’avec certains bons amis, on partage les principales convictions évoquées ici…

Cette difficulté à trouver ma place est peut-être liée au fait que je n’applique pas les mêmes principes ni les mêmes valeurs en fonction du domaine d’activité : une activité personnelle – dont le but est intrinsèque – n’a pas à être appréhendée de la même manière qu’une activité économique ou qu’une activité visant un bon « vivre ensemble ». Par exemple, si j’anime une colonie de vacances, je pourrais être sec et autoritaire avec un enfant qui en agresse un autre, et empathique et doux lorsque que le même enfant essaye de décider de ce qu’il va faire de son après-midi ; ce n’est peut-être pas les meilleures attitudes, ce n’est pas là mon propos, mais en tout cas, il n’y a pas de raison pour que les deux attitudes soient les mêmes. Ou bien pour prendre un exemple avec des adultes, je pourrais être directif envers un collègue de travail sur un projet précis ou à propos d’une décision managériale, non-directif si l’on discute amicalement de nos vies et froidement procédurier en cas de diffamation de sa part. La distinction entre ces trois domaines est presque toujours immédiate et facile à faire. Elle m’apparait comme fondamentale depuis de nombreuses années.

Après les quatre premiers chapitres qui explicitent les quelques cas où il est légitime de restreindre la liberté individuelle, les chapitres 5 et 6 font le tour des avantages et des inconvénients d’une société où il n’y aurait pas de restriction de liberté individuelle en dehors de ces quelques cas. Le chapitre 7 traite des mineurs ainsi que d’un nouveau type d’école qui existe déjà (dans certaines écoles publiques par exemple) et qui respecte les grandes lignes décrites dans ce texte. Si l’on s’en tient à ces grandes lignes, d’ailleurs, il faudrait pouvoir proposer ce type d’école aux premiers intéressés (les enfants et leur famille) et non l’imposer. Enfin, le chapitre 8 décrit la place et le rôle de l’état dans un tel système social.

20 thoughts on “La Fabuleuse Année Sabbatique de Guilain Omont”

  1. Comme tu le signales, les enfants ne sont pas des adultes et à ce titre, constituent un cas bien particulier.

    Du coup, le chapitre sur les enfants (et ados) ça m’intéresse….vu que j’enseigne dans le secondaire.

    En effet pour le moment la solution pour un élève qui perturbe le cours et/ou ne veut pas travailler, c’est la sanction et qui dit sanction dit restriction de liberté : faire signer un mot à ses parents (s’ils avaient le choix, ils ne le feraient pas !), effectuer une heure de colle ou un travail supplémentaire…etc.

    De plus, rien que le fait de devoir se rendre dans une salle donnée à une heure donnée pour faire une chose donnée est une restriction de liberté : si ce vendredi ils n’ont pas envie de faire de français ou de mathématiques, ils n’ont pas le choix !

    Il semblerait que pour le moment, on n’ait pas trouvé mieux pour ces individus qui ne sont pas matures et donc, pas en mesure de choisir eux-mêmes ce qu’ils apprennent (le problème est un peu là je crois).

    Je suis curieuse de ces solutions dont tu parles dans le public : valent-elles pour le secondaire ou seulement pour le primaire ?

  2. Merci pour le commentaire, ça me fait super plaisir d’avoir des retours 🙂

    Le cas d’un élève qui perturbe est très différent du cas d’un élève qui ne veut pas travailler. Dans le premier cas, la restriction de liberté peut être perçue comme légitime par l’élève (“vivre ensemble”). Dans le deuxième cas, la restriction de liberté ne pourra pas être perçue comme légitime par l’élève… ce qui à mon avis implique des effets néfastes importants…

    Les élèves ne sont pas assez matures pour être lâchés sans accompagnement et sans environnement stimulant autour d’eux, c’est clair. Mais cela ne veut pas forcément dire qu’il sont incapables de choisir eux-mêmes leurs activités et leurs apprentissages.

    Effectivement, je parle de l’école primaire, la difficulté du secondaire étant que les profs n’ont les élèves que quelques heures par semaine. Difficile dans ces conditions d’innover, n’est-ce pas ? Mais je te conseille cependant le livre “L’école, les belles et la Bête” : http://guilain.omont.net/college-%C2%AB-difficile-%C2%BB-des-innovatrices-bien-inspirees-racontent/

  3. Bonjour Guilain !

    Je voulais juste rebondir sur ta réflexion sur les Anarchistes. J’avoue ne pas adhérer non plus totalement a leurs principes, trop utopiques en ce qui me concerne.
    Mais ayant un peu lu sur le sujet, je ne peux que te conseiller de lire l’essai de Hakim Baye sur les T.A.Z., concernant les “utopies pirates”.

    Traduction : http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html

    Le concept de ces Zones Autonomes Temporaires est très intéressant et souleve beaucoup de questions justement sur la liberté et ses expressions les plus diverses.

    En attendant de pouvoir te lire de nouveau,

    D.

  4. @Prof : argh, j’ai essayé de le retrouver, mais j’y arrive pas 🙁 Désolé !

    @Gol’m : merci pour cet article sur les TAZ, c’est typiquement le genre de suggestions de lectures qui me plaisent 🙂 A bientôt !

  5. Une petite remarque sur un cas particulier (mais finalement, la restriction de liberté n’est-elle pas uniquement un ensemble de cas particuliers? Peut-on vraiment généraliser?):
    * tout ce qui touche la sécurité, je m’explique: un adulte sait qu’il est dangereux de traverser la route, l’enfant ne le réalise pas. Il peut trouver illégitime que ses parents lui interdisent de jouer sur la route. Contrairement à un gamin que l’on laisse volontairement se bruler sur une bougie pour qu’il comprenne, il est plus difficile de le laisser se faire écraser pour qu’il comprenne que la route est dangereuse. Dans certains cas, la contrainte peut aider à protéger quelqu’un.
    * autre cas particulier: l’individu peut ne pas avoir toutes les informations lui permettant de réaliser que l’interdiction est légitime. Une contrainte ne peut être vécue comme légitime que si l’individu a les moyens d’apprécier la situation or il y a de nombreux cas où ce n’est pas le cas: personne trop jeune pour réaliser, décision politique complexe, impossibilité pratique d’informer, ou simplement personne n’est présent pour dire pourquoi tel acte est interdit …
    Pour finir, j’adhère à certaines situations que tu expliques dans ton ‘vrac’, mais j’en trouve de nombreuses de discutables surtout d’un point de vue ‘vivre ensemble’. Mais il serait trop long d’en débattre via ton blog. Alors peut-être autour d’un verre ?! 🙂
    Laurent

  6. Hé! Merci pour le commentaire, chef, j’apprécie beaucoup 🙂

    Pour l’histoire de la sécurité et/ou des informations manquantes, si la contrainte est perçue comme légitime, c’est un peu de la soumission infantile (qui n’est donc pas toujours mauvaise, je suis d’accord). Si elle est perçue comme illégitime, son coût est très élevé… Peut-être acceptable dans certaines cas pour des enfants ? Mais à mon avis, pas pour des adultes… A suivre 😉

    Je te contacte en privé pour qu’on prenne un verre ensemble bientôt !

  7. Salut, Guilain..

    J’ai enfin trouvé le temps de me pencher avec toute l’attention requise sur le projet de ton année sabbatique.

    Je trouve ta recherche passionnante, d’autant plus qu’elle rejoint en bien des points mon travail de documentariste (mes prochains sujets concernant le polyamour.. et la psychiatrisation des transsexuels..)
    Mes recherches intéressent principalement des adultes conscients, éclairés.. et potentiellement libres.
    Mais ton approche de la liberté individuelle de l’enfant et tout spécialement de l’adolescent attise ma curiosité.

    L’adolescente qui considère comme illégitime l’interdiction qui lui est faite de porter des minijupes est-elle prête à assumer les conséquences du signal sexuel qu’elle émet? Est-elle seulement consciente d’émettre un signal sexuel?

    Je garde un souvenir très présent de mes années adolescentes et la désapprobation ou les restrictions qu’on m’imposait m’ont permis de me construire et de me situer par rapport à la “norme morale” entre autres.. Ressentir à cet âge l’illégitimité d’une restriction de ma liberté, loin d’inhiber mes velléités d’indépendance m’a au contraire permis d’affirmer ma volonté propre.. et en ce sens ces restrictions m’ont été indubitablement salutaires.. tu as déjà pu avoir un aperçu du résultat ;-).

    C’est d’un Everest philosophique et politique que tu entames l’ascension.. Je suivrai ta route avec une minutieuse et affectueuse attention.

    Bonne chance, et à très vite!

  8. Salut Meta, j’apprécierai beaucoup une minutieuse et affectueuse attention de ta part 🙂

    Juste une petite réponse sur l’un des points que tu évoques : pour que quelqu’un affirme sa volonté propre contre une contrainte illégitime, cela suppose que cette personne ait une force en elle supérieure à la contrainte. Cette force est là indépendamment des contraintes, et elle ne s’accroit pas nécessairement sous l’effet de contraintes répétées, elle peut tout aussi bien décroître… Or, tu es d’accord que ce qui est intéressant, c’est cette force, pas les contraintes, n’est ce pas ?

    Ca me plait l’image de l’Everest philosophique et politique 🙂

  9. Je sors de chez ma grand mère 85 ans, un terrible oedeme au pied… La seule chose qui peut la soigner serait de marcher mais marcher est très douloureux et elle s’y refuse et pleure…
    Soigner qqun est très difficile…
    ça pose beaucoup de questions sur “jusqu’où on l’écoute”

  10. Salut µ, oui la situation n’est pas évidente et je te souhaite bon courage…

    Ce que je dis dans l’article, c’est que, forcer ta grand-mère à marcher, cela a des coûts trop importants (notamment une dégradation de votre relation) pour que ça soit une solution pertinente. Lui proposer ou l’inciter à marcher, cela me semble essentiel, mais sans jamais quitter le mode “allié”… Tu vois ce que je veux dire ? Tu penses que je me trompe ?

  11. En l’occurence, on a négocié le serrage du bandage (théoriquement d’autant plus efficace qu’il est serré) mais on n’a pas négocié le fait de marcher (indispensable même si c’est très douloureux).
    Le truc, c’est qu’on n’a aucune autre solution qui peut diminuer la douleur que de marcher, même si c’est atroce à court terme: moins elle marche parce qu’elle a mal, plus elle a mal et on ne peut rien faire du tout du tout (à part la morphine et encore) alors que si elle marche tous les jours, on a une chance pour que la situation cesse d’empirer voire se rétablisse
    De plus, là, finalement, je l’ai obligée à sortir… elle a croisé une autre mamie qu’elle connaissait, qui avait eu le même pb d’oedème, elle a un peu papoté, un peu oublié son problème, vu que qqun d’autre en avait guéri, ça l’a sortie… Je crois que ça lui a fait du bien au final mais c’est très dur

  12. OK, marcher est bénéfique pour elle à long terme, je n’en doute pas… et j’admire ce soutien que tu lui donnes…

    Tu dis que tu n’as pas négocié le fait de marcher, que tu l’as forcée. De quelle manière cela s’est-il passé (comment as tu ce pouvoir sur elle) ? Quelle est sa réaction par rapport au fait que tu l’aies forcée ?

  13. Je lui ai dit que même si elle avait mal, elle allait marcher.
    Tu vois c’est un peu comme Sarko à l’Epad: tu dis que c’est comme ça.
    Elle n’a aucune réaction par rapport au fait que je l’ai forcée: elle a aussi un léger pb d’alzheimer, une fois dehors, c’était fini. Elle avait oublié. Aujourd’hui, je pense qu’elle ne s’en souvient même pas.
    Sur le coup, elle a pleuré un peu (mais je pense que c’était le bandage), elle ne voulait pas, elle était trop fatiguée, c’était plus pour elle, des choses comme ça.
    On (ma mère et moi) avons accepté de négocier sur le point où on pense qu’elle avait mal mais pas sur le “traitement”.
    Le problème si tu veux, c’est qu’elle, elle veut qu’on l’ampute des pieds pour ne plus avoir mal aux pieds. Sauf que même si on voulait, l’amputation ne cicatriserait pas et elle aurait encore plus mal.
    Le seul soulagement qu’on peut lui apporter, c’est de marcher même si sur le coup ça fait plus mal. Et elle, elle a une vision “trop immédiate” du truc et elle n’a pas de volonté donc quelque part, il faut qu’on en ait pour elle. Sinon on la laisse souffrir

  14. Si tu dis à une personne qu’elle va marcher, cela suffit-il à la forcer à marcher ? A mon avis, non : il faut soit que le terrain soit favorable (parce qu’elle se rend compte qu’il y a quand même un côté positif à marcher), soit qu’elle te craigne, soit qu’elle te fasse une confiance aveugle, etc.

    Tu vois ce que je veux dire ? Dans quel cas es-tu, à ton avis ?

  15. C’est beaucoup de bonheur 🙂 J’avance bien sur ma recherche “Pédagogies alternatives – Psychologie de la motivation”. J’aurai surement un premier “jet” en décembre. Et j’aime beaucoup ma vie à côté…

  16. Ave Guilain !

    Je suis très intéressée par toutes ces questions, très perdue aussi.

    Je me suis intéressée à deux sujets, les animaux et les enfants, et ai lu divers livres, dont ceux publiés par Tahin Party (Pour l’abolition de l’enfance, l’égalité animale expliquée aux humains, Insoumission à l’école obligatoire…)
    http://tahin-party.org/
    On oppose abolitionnisme et protection. Les abolitionnistes veulent libérer (les animaux, les enfants) de la domination alors que les tenants de la protection estiment que l’animal/l’enfant étant incapable de se protéger tout seul, on doit le prendre en charge. Finalement ce n’est pas si différent du débat qui eut lieu sur les femmes au XIXème siècle, entre ceux qui voulaient les protéger (des mauvais traitements conjugaux, professionnels) et ceux qui voulaient les libérer de la tutelle masculine.
    La question se pose aussi au sujet des “handicapés mentaux”. Doit-on les laisser se marier librement, faire des enfants, ou faut-il restreindre leur liberté au motif qu’on les juge incapables ?
    Ces exemples montrent que quel que soit le sujet (animaux, femmes, enfants, handicapés, autres ethnies), les arguments et les références morales (liberté versus protection) sont les mêmes !

    Même parmi les “libertariens”, toutes ces idées sur la contrainte et la liberté sont liées à nos propres choix moraux, que nous voulons imposer aux autres. Nous sommes tous en faveur de la restriction de la liberté individuelle pour les causes qui nous tiennent à cœur.
    Si, comme vous l’exprimez, vous ne vous offusquez pas de la mainmise d’un État sur l’économie, c’est que vous êtes en faveur de la restriction de la liberté individuelle. Si vous admettez qu’il faut un État, les problèmes commencent, entre les gens qui ressortent de cet État et ceux qui passent sur son territoire et veulent y vivre comme ils veulent… Pour préserver l’État il faut attenter à la liberté des visiteurs.

    Les gens qui estiment que l’être animal a autant de valeur que l’être humain vont vouloir restreindre la liberté de manger de la viande, voire l’abolir ! Car ils s’opposent au meurtre.
    Les gens qui estiment que la Bretagne/le pays basque sont des territoires colonisés sont pour la reconquête de leur terre et l’indépendance, et les dégâts qu’ils causent leur paraissent moins pires que ceux qu’ils subissent.
    Il y aura toujours des gens pour trouver que telle liberté individuelle est une atteinte à la liberté d’autres êtres et donc qu’il faut l’interdire.

    Je connais deux personnes qui ont été élevées dans une liberté immense, et qui reprochent aujourd’hui à leurs parents de les avoir jetés dans un monde trop dur, où ils se sont plongés dans le sexe, la drogue, etc, avec la bienveillance parentale. Ils ont l’impression qu’on ne leur a pas donné le minimum dont ils avaient besoin, et ce minimum, c’était des contraintes. Ils sont devenus des défenseurs de l’ordre moral et social, qui leur apparaît comme quelque chose de fraternel, amical, soulageant, “safe”. Ils regardent la bourgeoisie comme des enfants regardent des bocaux de bonbons interdits : avec une envie douloureuse. Je sais que c’est anecdotique, mais souvent, en quête de liberté, on oublie que l’aspiration à la sécurité et à la bienséance, pour énervante qu’elle soit, ne touche pas seulement des pleutres, mais émane de gens qui y voient la seule façon d’avoir de la dignité humaine.

    Je m’interroge enfin sur les rapports entre la liberté et la culture. Je crois qu’une œuvre comme celle de Michel Ange est le résultat d’une éducation de contrainte. De même, on ne peut devenir violoniste sans une éducation qui ressemble à un dressage. Combien d’enfants iraient naturellement vers un art dur, long, tortueux, s’ils n’étaient pas forcés ? Et pourtant, un jeune homme de vingt ans capable de jouer les plus grands airs de violon a reçu un cadeau magnifique, même si ce cadeau s’est traduit par beaucoup d’atteintes à sa liberté de faire ce qu’il voulait.

    Voilà, je m’excuse d’avoir écrit beaucoup d’idées en vrac, après avoir lu avec grand intérêt votre billet très structuré et passionnant.

  17. Merci pour vos nombreuses idées qui sont tout à fait liées au sujet de l’article 🙂 Je vais essayer d’y répondre brièvement.

    La première chose, c’est que je pourrais moi-même dire que, contrairement à ce qui peut apparaître à première vue, je suis un défenseur de l’ordre moral et social ! Il y a des contraintes légitimes, et je défends les institutions qui sont garantes de ces contraintes. Reste à savoir quelles sont les contraintes qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas. La liste du début de l’article est là pour cela.

    J’ai mis le cas des enfants un peu à part. Je ne pense pas qu’on puisse le comparer au cas des femmes, car les enfants sont naturellement dépendants des adultes pendant de nombreuses années (ils naissent “immatures” et ne peuvent pas subvenir seuls à leurs besoins). La même question se pose pour les “handicapés”…

    Le cas des animaux est aussi un cas intéressant. Pour l’instant, je considère qu’il est nécessaire d’établir une limite (qui parlerait de “droit des mouches” ou “droit des bactéries” ?). La limite qui me parait la plus pertinente est de mettre d’un côté les hommes, de l’autre les animaux. Je réfléchis à ce qui arrive aux hommes, ça ne veut pas dire que je reste indifférent face à la douleur des animaux, mais ça n’a pas du tout la même importance que des questions concernant les humains.

    Concernant les bretons, si une majorité d’entre eux souhaite sortir de la France, pour moi, il faut que la Bretagne puisse sortir de la France. C’est ce qu’on appelle le droit des peuples à l’autodétermination…

    La fin du message est plus polémique, et il n’est pas possible de répondre en quelques lignes. Je comprends la peur de ceux qui se disent : si on habitue pas les enfants à l’effort chiant, à la contrainte culturelle, à la dureté du monde, alors ils seront désemparés. Je pense que cette peur est très simpliste, et qu’elle amène souvent à faire des choses qui vont à l’inverse des intérêts à long terme des enfants. Le livre que j’écris en ce moment parle de ça 🙂

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