Madeleine Chapsal

Voici quelques citations de “Un été dans histoire” de Madeleine Chapsal 🙂

En temps ordinaire, nous faisons l’amour comme des sauvages, ou plutôt comme ne le font pas les sauvages : on s’enfile, on s’agite convulsivement, on pousse trois petits gémissements plaintifs et ça y est. J’ai toujours désiré faire l’amour d’une autre façon, extrêmement lente. Je ne sais pas s’il est ainsi pour les hommes, mais je sais qu’on peut mener une femme jusqu’à l’acmé de l’excitation, jusqu’à l’orgasme, en répétant indéfiniment la même caresse au même point de son corps, quel qu’il soit et même s’il paraît indifférent au début. Cela frôle le supplice, bien entendu, comme tout ce qui touche à l’érotisme. Mais va te faire foutre, c’est toujours au même traitement vite expédié qu’on a droit – comme si nous avions tous, et toutes, un mode d’emploi, le même (avec variante pour le sexe opposé), inscrit sur la peau du ventre ! Variante féminine : la bouche, les seins, une rapide exploration de la vulve pour voir si c’est bien mouillé et hop l’oiseau au nid. Je parle des meilleurs cas, de ceux où ça marche, bien entendu. Les autres, passons-les par profits et pertes.

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Ma philosophie est courte : “Plus il y a en, plus il y en aura.” Le désir se fabrique de ce qui est accompli, dès que quelque chose est obtenu il y a relance et un nouvel objet de désir apparaît. Si on en est toujours à désirer le m^me, ça finit par moisir, non, sentir un peu la séborrhée recuite ?

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Je tente de lui proposer des remèdes, des solutions, mais ça l’irrite, elle n’en veut pas. Qu’est ce qu’elle veut alors ? Que nous reparlions de ses malheurs ? De l’amour qu’elle n’a pas su ou pas voulu connaître ? De la sexualité, qu’elle réprouve ? Elle m’a souvent dit : “En tous cas, du bas, alors là, jamais je n’ai rien eu, jamais une perte, jamais ça n’a coulé. C’est toujours sec. Parfaitement sec.” J’ai failli lui dire, oubliant nos âges : ” Vous seriez un petit peu plus mouilléee de ce côté-là que ça irait peut-être mieux par ailleurs”. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas pourquoi je me retiens, dans ces cas-là.

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C’est ma frayeur, me sentir indispensable. Ca m’est arrivé trop souvent. Plus exactement j’ai eu trop souvent le sentiment que je l’étais et qu’on n’allait plus pouvoir se passer de moi. Tu parles. bernique. Encore une de ces illusions qui vous coûtent cher, entretenue par les dires d’autrui.

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Qu’est ce que j’avais de pas normal pour qu’on m’oublie si vite ? De pas comme les autres ? De pas assez femme ? Je m’en suis fait du mal lorsque j’étais plus jeune à me poser comme ça des questions absurdes et sans réponse… Qu’est-ce que c’est être une femme, me disais-je, une vraie ? De toute évidence ça n’était pas moi puisque moi on me quittait, on m’oubliait. La vraie femme, ça ne pouvait être que celle avec qui on était quand on n’était pas avec moi, celle qu’on me préférait. Autrement dit : toutes les femmes sauf moi. Toutes les femmes avaient forcément raison sur moi puisqu’on pouvait me quitter pour chacune d’entre elles. Je trouvais même des motifs irréfutables à leur supériorité : celle-ci, m’avait-on dit, était incapable de travailler, juste bonne à tenir le ménage, élever ses enfants et se faire entretenir par un mari honteux d’être adultère – le rêve quoi ! Cette autre n’était qu’un objet sexuel, sans une pensée dans le crâne, crémeuse, dormeuse, capricieuse, toujours au lit – exemplaire ! Et celle-là, la dent et l’ongle durs, rapace, consommatrice, aimant l’or, le luxe, une de ces femmes qui ont la passion démente des objets, de la dépense à mort… Voila qui fait marcher non seulement l’économie mais les hommes.

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Cécile, Bérénice, Nicole, etc., dernièrement Greta. Pour moi, il n’y en a jamais eu qu’une. La femme de Denis. Une sorte d’animal domestique à mille têtes qu’il s’agit de bien nourrir, bien traiter, et soigner s’il est malade. Denis, je le sens, m’en est très reconnaissant. Du fait, surtout, que je n’ai jamais l’air de m’apercevoir que ce n’est pas la même que l’année dernière. Pour ce que j’en ai à faire… Toutefois je finis par l’aimer, cette variété, ça distrait.

Je sais bien que tout cela est plus sérieux, plus grave, et qu’il y a probablement une lacune. Dans ce que je dis comme dans les relations de Denis avec la gent féminine. Mais ça n’est pas mon affaire. Ou plutôt, s’il n’était pas comme ça il ne serait pas ce qu’il est. S’il était Tristan et s’il avait trouvé son Iseut ce serait un autre homme. Plein d’excellentes qualités, c’est possible, mais il n’y aurait plus ce feu d’artifice pétaradant qui nous enchante tel quel en illuminant d’une façon parfaitement inattendue la nuit noire de nos habitudes. Si souvent on s’est dit “cette fois c’est le bouquet”, et puis non ! Ca ne l’était pas.

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Alexis est différent. Il dessine très lentement des paysages, là il y a la rivière, puis les prés, puis la forêt, et derrière la forêt la colline. Sur la colline il y a une maison, avec une tour. Au haut de la tour, il y a une terasse avec un petit clocheton. Tout en haut du clocheton, il y a une estrade avec un siège, un gros fauteuil, et sur le coussin du fautueil, qu’y-a-t-il ? Eh bien lui, Alexis ! Quelle surprise, n’est-ce pas merveilleux ? C’est merveilleux, mais ça prend du temps, il faut décrire chaque patte de chaque mouton qui est en train de paître dans la prairie, avant qu’on en arrive au plus beau, à lui. Ce n’est d’ailleurs jamais le même paysage, si on met de côté le fait qu’ils représentent tous la même chose. Je ne m’ennuie pourtant pas à l’entendre ainsi cheminer. Il y avait si longtemps ! Il me semble même que sa conversation s’est enrichie, encore plus de feuilles aux arbres et de couleurs aux rideaux du châteur.

De temps à autre, pour montrer que je m’intéresse, je quémande un éclaircissement : “Mais je croyais qu’il y avait un lac, avec des poissons ?” – “Sûr qu’il y a un lac avec des poissons, et tu sais ce qu’ils font, les poissons ? Eh bien je vais te le dire.”

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C’est ce que je répète à mes filles : “Avant tout, l’indépendance économique”. Mais je ne suis pas sûre qu’elles en veuillent. En fait, je crois qu’elles aiment recevoir de l’argent des hommes, c’est ça qui leur donne le sentiment de valeur. Tant de gens sont comme ça : ils valent à leurs propres yeux exactement ce qu’ils coûtent à autrui. Moi désormais, je ne coûte rien à personne. Est-ce ça qui est dur à porter ?

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On ne devrait jamais lire ce qu’écrivent les gens qu’on aime, ça m’est arrivé et je l’ai regretté. Quelqu’un dont j’étais amoureuse avait écrit un livre qu’il m’avait apporté un jour, tout imprimé. Qu’est-ce que j’ai pu pleurer à chaque page, presque à chaque ligne ! Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais abandonnée, et je n’ai jamais pu le terminer ni même le relire. Je savais seulement que je le trouvais bien et que c’était en partie ce qui me faisait pleurer. C’était tellement mieux, plus achevé que tout ce que nous pourrions jamais vivre ensemble. Tellement plus drôle aussi et il avait dû prendre tant de plaisir à le faire. Il me semblait que notre amour était fichu puisque, me connaissant, m’aimant, couchant avec moi, il pouvait quand même écrire ça.

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Pauvre petit Rémi. Il essaie de jouer avec son verre, on le lui retire, avec un bout de pain, on le lui prend, avec ce qu’il a dans son assiette, on tape sur sa main. Alors, pauvret, il tente de saisir la fourchette qu’on lui tend pour se nourrir lui-même, sortir de cette passivité imposée, et, là, c’est l’enguelade : “Rémi, si tu n’es pas sage, au lit tout de suite et sans dessert !”. Le courage de cet enfant, c’est à peine si sa lèvre gonfle un peu et si une petite ligne apparaît entre ses deux sourcils, rien d’autre ne bouge, même ses pieds demeurent immobiles. Il attend la fin. Si on prenait en gros plan, avec une camera, tout ce qui se passe pendant le repas d’un enfant de deux ans, toutes les brimades, les gestes durs, cruels, sadiques, les interdictions distribuées en dépit du bon sens, je crois que les gens crieraient grâce. Et pourtant ils survivent. Est-ce vrai ? Est-ce qu’on survit vraiment aux tortures de l’enfance ? Je me le demande. Peut-être est-on comme les tortues ? Il paraît qu’elles ne se développement jamais bien, sous nos climats, qu’en fait, depuis le jour de leur naissance, elles sont en train de mourir de mort lente. On croit que c’est leur caractère, cette lenteur, cette léthargie, et c’est la mort. C’est peut-être notre cas. Un jour, petit, on a reçu un coup mortel, et depuis on ne fait plus que traîner son agonie. Ce qui expliquerait que plus rien ne va vraiment bien. Il faudra que je le sorte, ce petit Rémi, que je le laisse faire un peu tout ce qu’il veut, tout à l’heure.

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Le petit court après les crabes. Quand il en voit un, il s’accroupit, pointe son doigt et me regarde en poussant un petit cri. “Oui, mon chéri, c’est un crabe, un gros”. Je pourrais lui dire que ça pince, mais tout à coup ça m’ennuie de lui dire ça : ça pince, ça fait mal, ça mord, attention, c’est dangereux… J’ai entendu ça toute ma vie, je l’ai répété cent mille fois moi-même. Brusquement j’en ai assez, comme d’écrire. C’est comme c’est, et faites ce que vous voulez. Vous verrez bien.

2 thoughts on “Madeleine Chapsal”

  1. Madame

    Meerrrrrciiiiiiiiiiiiiiiii

    j ai la tete comme une salade en fin de marché je ne crois plus en rien j ai tout raté mais hier j ai trouvé ds une brocante l ‘age certain
    je l ai lu en a peine deux heures ce qui est un record pour moi inculte voir analphabetttte ou presque et grace a vous ce matin je suis heureuse
    et je désir savoir quel livre dois je choisir ils sont si nombreux quel
    roman faut il commencer merci infiniment

  2. Bonjour, si vous aimez Madeleine Chapsal, je vous conseille aussi Arto Paasilinna. Tous ses romans me plaisent beaucoup… Bonne lecture 🙂

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