Penser la pornographie (Ruwen Ogien)

Couverture du livre 'Penser la pornographie' de Ruwen OgienJe viens de lire « Penser la pornographie » de Ruwen Ogien (2003). Et me voila parti sur ce sujet délicat 🙂 Qu’est-ce qui me motive à lire et à écrire sur la pornographie ? C’est à la fois la continuité de mes remises en question, ici sur le plan sexuel, et ma révolte contre le moralisme ambiant. De plus, dans ce domaine, la lecture m’a amené à changer de position, donc je pense qu’écrire sur le sujet peut avoir un certain impact sur mes (quelques) lecteurs. Enfin, c’est aussi parce que je pense que la société perd beaucoup à la condamnation morale de la pornographie.

OUI aux règles (ou aux condamnations morales) dont l’esprit est :
1/ d’empêcher le tort causé à autrui ;
2/ de défendre une égale considération de chacun

OUI à ces règles et à des garants forts pour ces règles.

Par contre, NON aux règles (ou aux condamnations morales) qui ne seraient pas liées à ces deux points, c’est-à-dire qui ne s’appuieraient pas sur « l’éthique minimale » !

La pornographie confrontée à l’éthique minimale, c’est intéressant parce que :

  • certains arguments pornophobes ne s’appuient pas sur l’éthique minimale ;
  • les autres arguments pornophobes se réclament de l’éthique minimale mais se révèlent en fait douteux ;
  • les règles ou les condamnations morales pornophobes (qui sont mises en place à partir de ces arguments) ont, à mon avis, des conséquences négatives plus importantes que ce qu’on pourrait penser à première vue (là, je sors du domaine exploré par Ruwen Ogien dans son livre).

Pourquoi y’a-t-il autant de règles et de condamnation morales contre la pornographie ?

Ethique minimale Type d’argument Arguments antipornographie
Arguments s’appuyant dessus Elle cause un tort à autrui 1. « protection de la jeunesse »
2. « incitation à la violence sexuelle »
3. « conditions de travail déplorables »
Elle va à l’encontre de l’égalité dans la prise en compte des voix et des intérêts de chacun 4. « dégradation des femmes »
Arguments ne s’appuyant pas dessus Elle est médiocre 5. « mauvaise qualité des films »
Elle cause un tort à soi-même 6. « “modèle” moral inacceptable : sexualité interchangeable, dissociée de tout sentiment, de toute affectivité »
7. « perte futile de temps, d’argent et d’énergie »

Je vais commencer par commenter rapidement les arguments qui ne s’appuient pas sur l’éthique minimale. Je ne m’étendrai pas.

L’argument qui m’intéresse le plus est le 4 : la « dégradation des femmes ». C’est personnellement ce qui me gêne le plus dans la pornographie. Je citerai un assez long passage du livre de Ruwen Ogien. C’est sur ce passage que j’ai le plus envie d’échanger (dans les commentaires en bas de la page ou dans la vraie vie).

Je parlerai de l’argument 1 : « protection de la jeunesse » à la fin : c’est long et je n’arrive pas vraiment à trouver un bon compromis « concision – exhaustivité ». Cependant, il y a matière à riches réflexions…

5. « mauvaise qualité des films » : critiquer la mauvaise qualité des films pourrait tout autant amener à chercher les moyens d’améliorer cette qualité (en cherchant mieux par exemple, voire en en produisant soi-même) ! Ce n’est pas un argument qui puisse justifier des règles ou des condamnations morales…

6. « “modèle” moral inacceptable : sexualité interchangeable, dissociée de tout sentiment, de toute affectivité » : on peut légitimement trouver que c’est une mauvaise chose qu’une sexualité « interchangeable, dissociée de tout sentiment, de toute affectivité », mais on peut tout aussi légitimement être convaincu du contraire ! Personne ne peut trancher. « Est-il tellement dramatique de séparer la sexualité de l’amour, de la même façon qu’elle a été plus ou moins séparée de la procréation ? Ne s’agit-il pas d’un mouvement de société profond qu’il faut peut-être accepter ? Les jeunes d’autrefois qui, dit-on, ne séparaient pas ces choses ont-ils eu une vie sexuelle et d’adulte plus belle, plus épanouie ? Les hommes et les femmes étaient-ils plus heureux ? Les femmes plus respectées ? Leur sexualité était-elle plus satisfaisante ? En fait, ce sont surtout les adultes qui se sentent menacés par ces « dangers » idéologiques et non les jeunes, qui n’ont, a priori, aucune raison de ne pas être ouverts sur ces questions (de toute façon, il faut dire et répéter que ces affirmations relatives aux modifications des croyances et des attitudes des jeunes vis-à-vis de l’amour et de la sexualité n’ont, jusqu’à présent, reçu aucune confirmation sociologique ou psychologique systématique. Elles sont tirées, le plus souvent, d’enquêtes de type journalistiques a caractère anecdotique. Pour chaque enquête de ce type « prouvant » que la conception que les jeunes se font des relations entre amour et sexualité change sous l’influence de la pornographie, on en trouve ailleurs aisément une autre qui prouve exactement le contraire, parfois dans le même journal.) »

7. « perte futile de temps, d’argent et d’énergie » : même raisonnement que le précédent.

2. « incitation à la violence sexuelle » : Ruwen Ogien cite de nombreuses recherches dont les résultats se contredisent. Il conclut en écrivant « les pornophobes ont renoncé (les plus informés au moins) à étayer leur point de vue par des recherches empiriques prouvant l’existence d’une relation causale directe entre l’augmentation de la pornographie et celles des violences sexuelles. Ils préfèrent parler d’effets indirects ou de causalité complexe. »

3. « conditions de travail déplorables » : même raisonnement que pour le 5. Je cite Ruwen Ogien : « Pourquoi la dénonciation des conditions de production de la pornographie aboutit, la plupart du temps, à la condamnation de la pornographie et non à la revendication de meilleures conditions de travail pour les travailleuses et les travailleurs de cette industrie ? Il y a, de ce point de vue, un parallèle intéressant à faire avec la prostitution. » Il cite l’exemple des conditions déplorables de la fabrication des jouets pour enfants, ce qui ne conduit personne à demander l’interdiction des jouets !

4. « dégradation des femmes » :

« Il se pourrait très bien que ce qui intéresse les hommes, dans la pornographie visuelle, n’ait rien à voir avec ce que les femmes font ou ce qui leur arrive à l’écran. Susan Barrowclough estime que “la plus grande partie du plaisir qu’éprouve le spectateur est homo-érotique plutôt qu’hétérosexuelle même s’il le nie ensuite. La pornographie autorise cette ambiguïté”. Elle n’a pas tort, à première vue. Dans la production courante présente, il existe, semble-t-il, deux figures imposées au moins : le rapport anal et l’éjaculation faciale. Le consommateur « moyen » masculin est donc censé s’exciter et, dans les cas favorables, se masturber au spectacle de pénis en érection maximale et de rapports anaux. Comme représentations « hétérosexuelles », on pourrait trouver plus convaincant. En fait, ce qui semble être à l’origine de la stimulation sexuelle des hommes, ce n’est pas la représentation de femmes et de rapports clairement hétérosexuels, mais celle de sexes d’homme et de rapports qui sont dits couramment « homosexuels ». Que diraient certains mâles homophobes s’ils prenaient conscience du fait qu’en consommant de la pornographie hétérosexuelle, seuls ou en groupe, ils expriment, en fait, une certaine forme d’attraction pour les « membres » de leur propre sexe (si je puis dire) ? Ils le nieraient probablement, comme le suggère Susan Barrowclough, mais sans convaincre personne (pas moi en tout cas !)

Quoiqu’il en soit, on peut supposer que les mécanismes par lesquels l’exposition à la pornographie pourrait conduire les hommes à mépriser les femmes (si cela arrive) sont beaucoup plus compliqués que ceux qui sont envisagés par les promoteurs de lois pornophobes au nom des torts causés aux femmes.

Cependant, l’argument contre ce genre de lois qui me paraît le plus convaincant n’est pas du tout relatif à l’image des hommes dans la pornographie, mais à celle des femmes. Il ne repose pas, non plus, sur les réactions supposées des hommes à la pornographie, mais sur celles des femmes. Il existe, aujourd’hui, un courant libéral qui ne se content pas de tolérer la pornographie mais qui entend la promouvoir au nom de principes de justice. Autrement dit, il existe une version de l’argument de justice qui, à partir des mêmes prémisses, arrive à la conclusion qu’il faut promouvoir la pornographie. Le fait que des femmes sont des figures principales de ce courant est important dans l’argument que je souhaite défendre puisqu’il repose sur le rejet du paternalisme. Que disent-elles ? La diffusion libre et massive de la pornographie, même lorsqu’elle est totalement dépourvue d’intérêt artistique, même lorsqu’elle contient certains aspects répugnants, ne fait pas taire les femmes ou les minorités sexuelles. C’est tout le contraire qui est vrai.

1/ Elle fait prendre conscience de l’existence de toutes sortes de pratiques ou de désirs. Ce mouvement contribue à une prise de conscience par chacun de ses propres désirs et peut aider à redonner une certaine dignité à des pratiques sexuelles ridiculisées, dévalorisées ou méprisées (celles des minorités sexuelles, gays ou autres, en particulier).

2/ Elle ne semble pas du tout interdire la dénonciation devant la justice des brutalités sexuelles que subissent les hommes et les femmes. C’est plutôt dans les pays permissifs à l’égard de la pornographie que la dénonciation des brutalités sexuelles semble la moins limitée par la honte ou la crainte de représailles.

3/ Elle s’accompagne d’un mouvement de légitimation du travail sexuel rémunéré, à commencer par celui des vedettes des films pornographique. Ce mouvement pourrait s’étendre aux prostitués et aux prostituées, qui sont toujours victimes d’un mépris profond et injuste.

4/ Elle donne aux femmes la possibilité d’innover, de proposer des oeuvres de ce genre qui leur conviennent mieux et de modifier éventuellement les goûts « sexistes » du public, plus sûrement que dans une situation où le marché est clandestin.

Pour toutes ces raisons, la diffusion libre et massive de la pornographie contribue à atténuer des injustices politiques et sociales. Bien entendu, ces raisons pour la promotion de la pornographie sont aussi discutables que les raisons contre la pornographie ou les raisons pour la tolérance seulement. Mais elles montrent bien pourquoi la pornographie ne peut pas être alignée sur le racisme, l’antisémitisme ou l’homophobie. Il y a, certes des juifs ou des Noirs qui détestent leur communauté d’appartenance, qui refusent d’être identifiés avec elle, qui endossent les pires stéréotypes racistes ou antisémites. Mais aucun, je crois, n’irait jusqu’à dire que le racisme ou l’antisémitisme sont bons pour les Noirs ou les juifs, qu’ils contribuent à leur épanouissement personnel, qu’ils favorisent l’égalité politique, économique ou sociale. En revanche, certaines femmes n’hésitent pas à dire que la pornographie contribue à l’égalité politique, économique ou sociale et à leur épanouissement personnel. Ce qui importe, au fond, ce n’est pas que leur argument soit établi, mais qu’il ne semble pas tout à fait absurde. Dans le cas du racisme ou de l’antisémitisme, il n’y a aucun sens à discuter de l’argument. Il est stupide. L’un des ouvrages les plus en vue du courant féministe pornophile, de Wendy McEllroy, à pour titre : « Le droit des femmes à la pornographie ». Personne ne semble le trouver ridicule ou choquant. Mais que dirait-on de : « Le droits des juifs à l’antisémitisme » ou « Le droit des Noirs au racisme » ?

Ceux qui détestent la pornographie rejetteront très probablement mon raisonnement. Ils diront que les femmes qui défendent la pornographie sont tout simplement aliénées, manipulées, « vendues » à leurs oppresseurs. Ce sont des possibilités que nous ne pouvons pas exclure. Nos préférences et nos croyances peuvent être déformées par des intérêts particuliers et même manipulées par toutes sortes de pressions extérieures. Mais pourquoi en serait-il ainsi dans le cas de la défense de la pornographie par les femmes ?

Il ne suffit pas d’affirmer que les femmes qui promeuvent la pornographie sont aliénées, manipulées. Il faut le prouver. La seule preuve présentée est a priori. Elle dit : si les femmes qui défendent la pornographie n’étaient pas aliénées ou manipulées, elles ne défendraient pas la pornographie. Evidemment, si le fait de défendre la pornographie est un critère suffisant d’aliénation, l’argument de justice pour la pornographie ne sera même pas entendu. Mais quelles raisons avons-nous de penser que c’est un critère suffisant ou même un critère pertinent d’aliénation ? On peut admettre que le fait de travailler dans l’industrie pornographique peut déformer dans un sens favorable ou défavorable les opinions à propos de la pornographie. On peut admettre, aussi, que les femmes terrorisées par un mari pornographe professionnel, hésitent à dire tout le mal qu’elles pendent de son métier. Mais dans le cas des juristes et des philosophes pornophiles, il est difficile d’identifier des facteurs de manipulation ou d’aliénation qui ne seraient pas fantaisistes. (…)

Finalement, il faut bien conclure que l’argument de la manipulation ou de l’aliénation des femmes qui militent pour la pornographie n’est pas solide. Par conséquent, lorsqu’il est utilisé, il est très probablement l’expression d’une forme de paternalisme. Il revient à dire : « Je sais, mais vous ne savez pas ce qui est bon pour vous. Et je n’ai pas besoin de demander votre avis pour le savoir. » A mon avis, l’incohérence principale de l’argument de justice contre la pornographie se situe exactement à cet endroit. Il est paternaliste, ce qui va à l’encontre de l’argument de justice, lequel est intrinsèquement lié au principe d’autonomie.

(…)

Ce qui compte, ce n’est pas que les principales intéressées (les femmes) ne sont pas nécessairement contre la pornographie. C’est qu’il n’y a aucune raison décisive de rejeter leur point de vue lorsqu’il n’est pas pornophobe. »

Je partage tout à fait cette analyse. D’ailleurs, je pourrais faire partie du courant féministe dont Ruwen Ogien parle ici (sauf qu’effectivement je suis un homme, donc pas l’un des principaux intéressés). Les 4 points cités me semblent justes et très importants. Donc je n’ai pas de mal à ne pas penser qu’elles ne sont pas toutes manipulées !

D’autre part – et ça n’a rien à voir avec le problème de la dégradation des femmes développée dans ce passage – je voudrais rebondir sur le premier argument (ce qui arrive aux femmes à l’écran importe peu aux hommes) pour parler de mon expérience. J’ai précisément l’impression que les films pornos ne sont pas fait pour moi. Je ne m’excite pas à la vue d’un rapport anal, ni d’une éjaculation faciale, ni d’ailleurs d’une fellation. Au contraire, ça me désexcite, parce que j’ai presque toujours l’impression que c’est insignifiant (douloureux dans le pire des cas) pour la femme. En plus, ce qui m’excite chez la femme n’est plus mis en valeur (sa tête et ses expressions sont déformées d’une façon qui ne me plait pas, je ne vois pas les formes et les positions qui m’excitent, etc.). On me dira peut-être que c’est parce que je ne suis pas assez développé sexuellement. Je suis prêt à entendre cela. Mais cela voudrait dire qu’il n’existe pas d’offres pornos facilement repérable pour les gens « sous-développés sexuellement ». Pourquoi ? Mon hypothèse, c’est que le marché porno est semi-clandestin à cause des condamnations morales, et que les gens les moins motivés ne représentent donc pas un marché intéressant pour les producteurs. C’est à mon avis bien dommage !

1. « protection de la jeunesse » :

« Lorsqu’un double cryptage est recommandé pour la diffusion, ce ne sont pas seulement les parents ou l’Etat qui sont stigmatisés pour leur « laxisme » ou leur « permissivité ». C’est aussi, sans que cela ne soit jamais dit explicitement, le comportement des jeunes qui est dénoncé. Car ce sont les jeunes qui sont supposés passer leur temps à tenter de tromper la vigilance de leurs parents ou des adultes en général. (…) Si la pornographie intéresse tellement la jeunesse, il faudrait peut-être essayer de comprendre pourquoi, avant de s’affoler et de prendre des mesures préventives ou punitives. (…) Est-ce parce qu’ils sont « pourris » avant l’âge ? Est-ce parce qu’ils appartiennent à une génération, violente, inculte, sans « repères », sans « valeurs » ?

Il me semble qu’il vaudrait mieux envisager le problème de façon moins agressive envers les jeunes, à la lumière de certains principes qui sont ceux de l’éthique minimale. Ces principes sont ceux de la liberté de s’informer, de l’éducation dans l’autonomie, du refus du traditionalisme, tout cela dans les limites de certains torts graves et évidents.

(…)

Le problème « moral » se pose dès qu’il n’est pas inconcevable que les jeunes puissent avoir des préférences pour la pornographie. Comment les évaluer du point de vue éthique ? Disposons-nous d’un ensemble de principes dans le contexte de l’éthique minimale qui pourraient nous aider ?

Avant d’essayer de répondre à ces questions, trois précisions ne seront pas superflues, ce sujet se prêtant particulièrement bien aux malentendus de toutes sortes :

– Insister sur la possibilité d’une bifurcation entre les préférences des jeunes et celles des parents ou des adultes en général en ce qui concerne la pornographie ne revient pas encore à justifier inconditionnellement les préférences des jeunes. Personne, pas même les utilitaristes orthodoxes, ne pensent que toutes les préférences sont justifiées. Toutes sortes de préférences peuvent être injustes, répugnantes (racistes, xénophobes, cruelles envers les plus faibles, etc.) Elles ne sont pas plus justifiées lorsque ce sont des jeunes qui les expriment.

– Il faut bien distinguer la curiosité sexuelle en général et les préférences pour la pornographie. La pornographie n’est évidemment qu’un moyen parmi tant d’autres de satisfaire cette curiosité. Dans une société démocratique et pluraliste, neutre par rapport aux conceptions substantielles du bien sexuel, il n’existe aucune raison publique de promouvoir ou de privilégier un moyen particulier de satisfaire cette curiosité. Indépendamment de la question empirique de savoir si l’exposition à la pornographie pourrait causer des dommages « psychologiques » aux jeunes, il pourrait donc exister des raisons normatives de défendre l’idée que la pornographie ne doit pas détenir le monopole des moyens de satisfaire leur curiosité sexuelle. Mais il y aurait aussi des raisons du même genre de ne pas l’interdire complètement aux jeunes.

– A supposer que la pornographie pourrait être un spectacle particulièrement choquant pour les jeunes (ce qui est loin d’être établi comme j’essaierai de le montrer), la question se poserait tout de même de savoir s’il faut absolument leur épargner ce spectacle ou s’il faut essayer de leur apprendre à le supporter (la même question se pose pour la mort, la violence, etc.) D’autre part, c’est un point sur lequel je vais insister, à supposer que la pornographie pourrait être un spectacle particulièrement choquant pour les jeunes, la question se poserait tout de même de savoir quel prix nous sommes disposés à payer pour les protéger, en termes de libertés publiques.

(…)

L’Union nationale des associations de famille (UNAF) est le coauteur d’un rapport, commandé par l’ancienne ministre déléguée à la famille, Ségolène Royal, sur « l’environnement médiatique des enfants de 0 à 18 ans » qui a souligné les répercussions psychologiques des images violentes, dont la pornographie, sur les enfants. (…) Toutes les preuves que rassemble l’enquête se résument aux opinions vagues de quelques professionnels, assistantes sociales et psychiatres, qui ont tout intérêt à présenter les choses de façon dramatique, afin de justifier leur intervention. Elles ne sont jamais soumises à des tests systématiques. Aucune hypothèse rivale n’est évaluée. (…) Il ne nous dit rien des variations possibles de l’exposition à ces programmes selon l’origine sociale, l’éducation, le passé affectif des jeunes. Ce n’est pas étonnant. Les assistantes sociales et les experts psychiatres ont, par définition, accès à une population homogène et, hélas, défavorisée à de nombreux points de vue. Quel est l’effet de ces programmes sur ceux qui ont la chance de ne jamais être passés entre les mains des assistantes sociales et des psychiatres et qui sont, heureusement, la majorité ? Ce type d’enquête exclusivement fondé sur les « témoignages » des assistantes sociales et des psychiatres ne peut évidemment pas nous le dire.

(…)

Les conclusions à propos de la pornographie sont souvent tirées d’une analogie avec la violence. C’est un biais très important, dont je crois qu’il n’est pas tenu assez compte.

(…)

Le premier amendement de la Constitution américaine, qui protège la liberté d’expression, ne contient aucune restriction relative à l’âge. Selon Marjorie Heins, ce n’est pas parce qu’il est évident qu’il ne concerne que les adultes. D’après elle, cet amendement est justifié par l’importance, pour le développement personnel et celui de la société, d’une information libre, aussi pénible soit-elle parfois. Cela s’applique aux plus jeunes : “Les jeunes ont besoin d’avoir accès aux idées et à l’information et non d’être endoctrinés ou d’ignorer les controverses, précisément parce qu’ils sont en train de former leur identité et de devenir des adultes participants à la vie démocratique. Comme a tenu à le préciser la Cour suprême, les jeunes auront du mal à y arriver si toutes les idées dangereuses ou désagréables leur sont cachées jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de 18 ans. La confrontation directe avec les « idées dangereuses », auxquelles ils seront, de toute façon, inévitablement conduits à se mesurer, sera un vaccin plus efficace que les interdits dont l’effet risque d’être qu’elles deviendront plus attirantes.”

C’est en partie pour ces raisons que, dans une société démocratique, non traditionaliste, la quête d’information personnelle et les innovations intellectuelles des jeunes sont globalement respectées. C’est pour ces raisons, aussi, que tout ce qui pourrait les choquer ou heurter leur sensibilité (des informations au journal télévisé à Harry Potter), tout ce qui pourrait ne pas correspondre exactement aux voeux des adultes en matière de divertissement (les jeux vidéos en particulier), ne leur est pas systématiquement interdit. Pourquoi devrait-il en aller autrement dès qu’il s’agit de sexualité ? Pourquoi « pathologiser » ou « criminaliser » leur curiosité ?

(…)

(…) Pour empêcher complètement les jeunes d’accéder à la pornographie (douce et violente), il faudrait l’interdire aux adultes. (…) Faut-il, en général, renoncer à une liberté sous le prétexte qu’elle risque de causer certains dommages aux plus jeunes ? C’est loin d’être évident. En fait, ce genre de choix dépend de nos principes moraux implicites. Si nous avons des tendances conséquentialistes, nous penserons probablement que ce sont les conséquences sociales et psychologiques qui devraient guider notre conduite. Si nous avons plutôt une sorte de respect quasi sacré, ou quasi « kantien », pour certains droits, nous dirons qu’il faut respecter ces droits quelles que soient les conséquences. Et si, comme c’est mon cas, nous adhérons à une sorte d’éthique minimale qui tient compte de ces deux facteurs, il nous faudra trouver un équilibre général satisfaisant entre droits et conséquences, ce qui n’est pas facile. Mais la réflexion morale, telle que je la conçois du moins, n’a pas vraiment pour but de nous rendre les choses plus faciles. »

Sorte de conclusion (même si, en fait, ce passage apparaît au début du livre) :

« On pourrait aussi envisager une position plus neutre, qui enlèverait au débat un peu de son ton martial ou prophétique. Elle dirait qu’il ne faut peut-être pas exagérer les pouvoirs de la pornographie, ni en mal ni en bien. Par rapport à tous les autres facteurs d’asservissement ou d’affranchissement des femmes, son poids est ridicule en réalité et complètement surestimé dans le débat. Mais on ne peut pas dire que ces compromis soient vraiment à l’ordre du jour. Les ennemis de la pornographie excluent tout simplement la possibilité qu’elle puisse être « bonne », « utile », « émancipatrice », etc. A leur avis, si quelque chose (texte, film, photographie, etc.) peut être jugé « bien », « utile », « non dégradant », c’est que ce n’est pas de la pornographie. Et bien entendu, aucun participant à ce débat si chaud, qu’il soit pour ou contre la pornographie, n’a envie de penser qu’elle n’a aucune importance. »

Conclusion :

« Je termine par une hypothèse. Même si la pornographie ne menace en réalité aucun droit fondamental et n’est, au-delà de tout doute raisonnable, la cause directe d’aucun tort psychologique ou physique important, elle peut néanmoins susciter la désapprobation de certains du fait qu’elle semble porter atteinte à certaines conceptions substantielles du bien sexuel. Normalement, ces conceptions ne devraient pas peser dans les jugements moraux de ceux qui n’admettent qu’une éthique minimale. Lorsqu’ils désapprouvent quand même la pornographie, c’est, je crois, parce qu’ils ne respectent pas les principes de l’éthique minimale et restent sous l’influence toujours très forte, il faut le supposer, de leurs conceptions substantielles du bien sexuel. Il peut s’agir de personnes dont les conceptions du bien sexuel sont influencées par des convictions religieuses ou politiques. On les retrouve aussi bien du côté des conservateurs, qui craignent que la pornographie menace les valeurs de la famille, que des progressistes, qui rejettent la vision des rapports humains purement instrumentale, hédoniste, dérisoire, désenchantée que présente, en gros, la pornographie. Mais il peut aussi s’agir de personnes qui restent banalement sous l’influence d’une conception courante ou ordinaire de la sexualité. (…) »

Un dernier mot à propos des conséquences de tout cela. Je pense que cette désapprobation morale de la pornographie (que j’estime injustifiée, comme on l’a vu) a des conséquences fâcheuses pour moi. Elle me prive d’une source de développement de mes capacités à m’exciter, de bons moments, de nouvelles idées, de nouvelles envies d’innovation, de nouveaux sujets de discussion avec les autres, etc. Tout cela n’est pas anodin !

En tout cas, merci, Ruwen Ogien, pour ces grands moments d’éthique minimale 🙂

Je suis très curieux de vos réactions 😉 N’hésitez pas à laisser un commentaire (même petit) en bas de cette page !

Un article très intéressant de Ruwen Ogien : Halte à la panique morale !

15 thoughts on “Penser la pornographie (Ruwen Ogien)”

  1. Merci Guilain de partager tes pensees 🙂

    En fin de compte, pour ce qui est de la degradation des femmes, est-ce que la pornographie n’est pas un simple reflet de l’inconscient collectif? Je veux dire que si on trouve des films pornos ou des femmes sont humiliees, c’est bien parce qu’il y a des gens qui veulent les regarder (et sont prets a payer pour ca), autrement dit, le probleme (si probleme, ok…) n’est-il pas plutot dans la societe, dans l’insconscient des spectateurs, que dans le film lui-meme? Interdire la pornographie ne reviendrait-il pas a supprimer un outil de visualisation utile de l’inconscient sexuel collectif? Ne devrait-on pas souhaiter que la part de marche des films “humiliants” diminuent au profit d’autres types de pornographie, naturellement, par la “invisible hand of the market”, plutot que de vouloir interdire toute pronographie et ne pas savoir ce qui se passe?
    Pour ce qui est de la protection de la jeunesse… Il me semble normal et sain de developper une curiosite sexuelle a l’adolescence, mais qu’est-ce qu’ils trouvent quand ils cherchent? On veut se borner a croire que les enfants sont “proteges du sexe”(!), mais des qu’ils en auront envie ils vont contourner le verouillage sur l’ordinateur qu’ils maitrisent souvent mieux que leurs parents et trouver toute la pronographie qu’ils veulent sur internet… Et alors ils passent d’un coup du “zero sexe” au “hardcore”, et ca j’suis pas persuade que ca soit l’ideal pour leur epanouissement sexuel… Je veux pas trop simplifier la question “Quelle education sexuelle pour nos enfants?” non plus, c’est complexe bien sur… Mais opter pour le “zero sexe” en ayant l’illusion que ca entrera progressivement dans leur vie quand ils auront 18 ans, je pense pas que ca soit une attitude responsable de parent qui veut aider ses enfants a grandir…

  2. Il en fallait de l’audace pour écrire que la pornographie peut être une source de développement, d’excitation de l’imaginaire et un moyen de socialisation. Merci de l’avoir fait ! J’ai beaucoup apprécié de lire quelqu’un qui pense à contre-courant de la pression normalisante.

  3. J’ai parcouru ton article et je réagis en fait à ce qui me fait plus sens! C’est-à-dire ce que tu exprimes sur toi même 😉
    Je partage l’idée que je m’intéresserais davantage à la pornographie si je pouvais m’identifier davantage aux protagonistes.
    Je me considère comme une sous-développée sexuellement! Cela ne veut pas dire, que la question me désintéresse. Mais je partage pleinement l’idée qu’il y aurait un public qui serait davantage intéressé sur l’expression des corps dans son ensemble. Pour moi nous sommes un être global! Dans un rapport sexuel épanoui me semble t-‘il tout rentre en vibration tant au niveau des organes sexuels, que le coeur, l’expression du visage etc… Ainsi j’associerais l’émotion à l’acte sexuel. Pour moi sans l’émotion, je ne peux être épanouie sexuellement.
    A vous lire.

  4. Oui sauf que ce beau discours fait abstraction d’une chose : la production pornographique (et dérivés) est devenue une industrie.

    Le débat devrait donc considérer l’effet de propagande et de formattage de toute production de masse, bref, analyser la pornographie comme une nouvelle forme de normalisation, qui n’a d’ailleurs nul besoin des circuits classiques de diffusion : l’Internet en est le premier vecteur.

  5. Tu as changé mais tu n’as pas changé. Physiquement parlant car je te connais peu en vérité. Intéressant ton site.

  6. Je suis tombé sur ce texte de manière inattendue. Cela à piqué ma curiosité et m’a amené à lire d’autres textes sur ce site qui m’ont troublé dans un sens positif du terme. Comment s’articule aujourd’hui cette réflexion sur la pornographie avec celui intitulé Promettre ou ne pas promettre?

    Des sujets difficiles abordés avec cette aisance et transparence donnent envie d’en savoir plus?

    A vous lire en retour, du moins c’est ce que je souhaiterai.

  7. Surpris de voir mon commentaire “déjà” publié accompagné de mon E-mail dont il était indiqué qu’il ne serait pas publié.

  8. Si la pornographie existe c’est que la demande de pornographie existe. Elle est même grande, immense. Il y a au moins 2 choses à séparer : l’utilisation dans le cadre privé des images (statiques et dynamiques) pornographiques et l’exploitation publique (stade industriel) de la pornographie.
    Pour le premier type d’utilisation, je n’ai rien à dire, chacun fait ce qu’il veut chez lui (mais il y a quand même des limites à respecter selon mon point de vue). Quant au second type d’utilisation, je ne suis pas favorable.
    Je sais que c’est assez paradoxal car s’il n’y pas d’industrie (fabrication, vente), comment les objets et les images pourront-ils entrer dans la sphère privée ? La réflexion est ouverte mais ne travaillez pas plus pour gagner plus.

  9. je suis entrain de lire “qu’avez vous fait de la libération sexuelle” de Marcela Iacub…ca me plait bcp et en plus c’est drôle…un conte sociologique…voilà!…je vais finir de lire ce que t’as écrit…et partir bosser..pff

  10. Je me permet de témoigner sur ce sujet et pour cause, le porno a ruiné ma vie.
    Je suis jeune, seulement 24 ans. J’ai un bon job, une amie, et suis plutôt à l’aise dans mes rapports sociaux, seulement j’ai un coté sombre. Je suis dépendant sexuel. Qu’est ce que la dépendance sexuelle me diront ceux qui n’ont pas encore ri? C’est une névrose qui fait que votre esprit est constamment occupé par des préoccupations sexuelles qui s’intensifient via deux phases de ritualisation et de passage à l’acte (visionnage de contenu pornographique + masturbation cumpulsive) pouvant durer des heures et des heures. La dernière phase est une phase de désespoir dans laquel on perd totalement confiance en soi, nul d’avoir craqué encore une fois. Je commence tout juste à me soigner car je vis un enfer depuis… tenez vous bien… plus de dix ans. Je passe mon temps à me battre contre mes pensées obsédantes de sexe, d’images de corps morcellés véhiculées par le porno. Je suis tombé dans le porno au début de l’adolescence, via les revues érotiques et cassettes vidéos trainant chez un ami, puis mon addiction s’est fortement accentuée quand Internet est rentré dans ma vie. La plupart des personnes ignorent cette dépendance, et bon nombre de psy refusent de l’admettre… Il existe pourtant des milliers et des milliers de dépendants qui continuent à perdre leur énergie et leur temps à cause de ces contenus porno accessibles à n’importe quel gamin, mais rares sont ceux qui osent en parler à quelqu’un… Et pour cause, cela n’est pas encore admis. Pour vous en convaincre je vous incite à consulter les deux sites de référence, vous y trouverez de nombreux témoignages de dépendants et co-dépendants :

    http://www.orroz.net
    http://www.dependance-sexuelle.info

    Il est temps de lancer un cri d’alarme. Une génération de tarés a déjà commencé à se former par le biais d’Internet et les logiciels de peer to peer qui permettent de visionner en un téléchargement des vidéos des pires extrémismes humains (zoophilie, pédophilie, exécutions en direct). Ne prenez pas cela à la légère. Parlez en autour de vous.

  11. Bonsoir Flavien,
    Je te remercie pour ton témoignage.
    Je fais de la pyschosexologie à mon cabinet depuis plus de 15 ans, et j’ai en effet eu en consultation plusieurs fois des hommes qui m’ont parlé de leur addiction à la pornographie sur internet. Je les ai pris très au sérieux. Mais je suis étonnée que le site d’Orroz ne conseille que le sevrage pur et simple comme on le pratique avec les dépendances à l’alccol ou aux drogues illégales.
    Pour moi, le recours à l’addiction pornographique n’est pas due uniquement à la facilité d’accès par internet. Si c’était le cas, il y aurait beaucoup plus d’addicts qu’il y en a. Avec chacun des hommes que j’ai reçus, j’ai cherché la caractéristique spécifique de l’addiction pornographique. L’un deux par exemple, cherchait des scènes dans lesquelles des femmes s’extasiaient devant la dimension du pénis de l’homme. Il est apparu que cet homme avait un complexe d’infériorité envers ses frères aînés et envers son père. Ils l’avaient toujours surnommé “le petit” parce qu’il était le plus jeune de la maisonnée. Mais il avait quand je l’ai reçu déjà plus de 50 ans! Je l’ai aidé à se revaloriser, et son addiction a cessé.
    cordialement,
    Muriel

  12. Le point 2 explique simplement que les études scientifiques ne permettent pas de conclure qu’il existe un lien causal direct entre la consommation de pornographie et la violence et les actes de violences sexuelles. Personnellement, je n’ai pas approfondi le sujet.

    A noter quand même (je ne sais pas si c’est le cas ici) : une corrélation entre A et B ne veut pas forcément dire qu’il y a un lien causal entre A et B. Il se peut qu’un événement C cause à la fois A et B, mais que A et B n’aient pas de lien direct.

  13. Merci Freako, je reviens de voyage et je vais explorer vos articles qui semblent effectivement très intéressants 🙂

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